
Le départ pour les Etats-Unis
Lorsque Saint-Exupéry décide de partir pour les États-Unis, en décembre 1940, il veut convaincre les Américains d’entrer en guerre aux côtés des forces alliées, persuadé de longue date que la victoire ne pourra s’obtenir sans eux. Il reste à Lisbonne quelques jours avant de pouvoir prendre le bateau en direction de New York. Il raconte au début de la Lettre à un otage, ses impressions dans la ville: «Quand en décembre 1940 j’ai traversé le Portugal pour me rendre aux États-Unis, Lisbonne m’est apparue comme une sorte de paradis clair et triste. On y parlait alors beaucoup d’une invasion imminente, et le Portugal se cramponnait à l’illusion de son bonheur. Lisbonne, qui avait bâti la plus ravissante exposition qui fût au monde, souriait d’un sourire un peu pâle, comme celui de ces mères qui n’ont point de nouvelles d’un fils en guerre et s’efforcent de le sauver par leur confiance : « Mon fils est vivant puisque je souris… » »Regardez, disait ainsi Lisbonne, combien je suis heureuse et paisible et bien éclairée… » Le continent entier pesait contre le Portugal à la façon d’une montagne sauvage, lourde de ses tribus de proie ; Lisbonne en fête défiait l’Europe : « Peut-on me prendre pour cible quand je mets tant de soin à ne point me cacher ! Quand je suis tellement vulnérable !… »
Les villes de chez moi étaient, la nuit, couleur de cendre. Je m’y étais déshabitué de toute lueur, et cette capitale rayonnante me causait un vague malaise. Si le faubourg alentour est sombre, les diamants d’une vitrine trop éclairée attirent les rôdeurs. On les sent qui circulent. Contre Lisbonne je sentais peser la nuit d’Europe habitée par des groupes errants de bombardiers, comme s’ils eussent de loin flairé ce trésor. Mais le Portugal ignorait l’appétit du monstre. Il refusait de croire aux mauvais signes. Le Portugal parlait sur l’art avec une confiance désespérée. Oserait-on l’écraser dans son culte de l’art ? Il avait sorti toutes ses merveilles. Oserait-on l’écraser dans ses merveilles ? Il montrait ses grands hommes. Faute d’une armée, faute de canons, il avait dressé contre la ferraille de l’envahisseur toutes ses sentinelles de pierre : les poètes, les explorateurs, les conquistadors. Tout le passé du Portugal, faute d’armée et de canons, barrait la route. Oserait-on l’écraser dans son héritage d’un passé grandiose ? J’errais ainsi chaque soir avec mélancolie à travers les réussites de cette exposition d’un goût extrême, où tout frôlait la perfection, jusqu’à la musique si discrète, choisie avec tant de tact, et qui, sur les jardins, coulait doucement, sans éclat, comme un simple chant de fontaine. Allait-on détruire dans le monde ce goût merveilleux de la mesure ?
Et je trouvais Lisbonne, sous son sourire, plus triste que mes villes éteintes.»
Une fois aux USA, et profitant de sa notoriété d’écrivain – il est un des auteurs français les plus célèbres outre-Atlantique – et aidé par le succès de Terre des hommes, il rédige, « dans le désordre intérieur», Pilote de guerre. L’ouvrage paraît en février 1942 et réussit un tour de force puisqu’il parvient à influencer l’opinion publique américaine, jusque-là assez réticente à l’égard des combats réels de l’armée française pendant la bataille de France. Lewis Galantière, le traducteur de Terre des hommes et de Pilote de guerre, lui dira : «C’est votre devoir d’expliquer la France, d’expliquer la défaite à des gens qui croient que la France n’a pas combattu» (The Atlantic Monthly, avril 1947).