Antoine de Saint-Exupéry en Argentine

C’est en novembre 1928 qu’Antoine de Saint-Exupéry apprend, par Didier Daurat, chef d’exploitation de la Compagnie Aéropostale, son affectation en Amérique du Sud, mais ce n’est qu’en septembre de l’année suivante qu’il reçoit la confirmation de son départ pour l’Argentine. Il part de Bordeaux le 9 septembre 1929 sur un cargo des Chargeurs Réunis, fait une escale à Lisbonne le 12, passe par Dakar et arrive à Buenos Aires le 12 octobre, après 18 jours de traversée. Ses amis Guillaumet, Reine et Mermoz l’attendent sur le quai et l’accompagnent au Majestic Hotel sur l’avenida de Mayo, un grand boulevard de Buenos Aires. Il réside ensuite calle Florida, une des rues les plus animées de la ville, dans un immeuble de quinze étages, ce qui le change de sa cabane de Cap Juby.
Peu attiré par la vie trépidante de la capitale, qui comptait plus de deux millions d’habitants, il s’envole avec Paul Vachet, chef d’exploitation de l’Aeroposta Argentina, une filiale de l’Aéropostale. Tous deux partent vers le sud sur plus de 900 km jusqu’à Comodoro Rivadavia. Le 17 octobre, ils retournent à Buenos Aires avec le courrier.  Avec Bernardo Artigau — sur le terrain de Bahia Blanca — et Rufino Luro Cambaceres — sur celui de San Antonio Oeste —, Vachet avait déjà étudié l’extension de la ligne jusqu’à Comodoro Rivadavia.
Le 25 octobre, Saint-Exupéry est nommé pour remplacer Paul Vachet et ouvre la ligne de Patagonie. Son nouveau poste implique de superviser toute l’exploitation argentine, d’engager du personnel, de gérer les équipements et de surveiller les aéroports. Le 1er novembre, Mermoz inaugure officiellement la ligne de Patagonie et relie Buenos Aires à Comodoro Rivadavia sur un Laté 28.
Marcel Bouilloux-Lafont, homme d’affaire français qui s’était installé au Brésil et avait racheté la Compagnie Latécoère en 1927, avait étendu le réseau de l’aviation commerciale en Argentine, en Uruguay, au Paraguay, au Brésil, au Chili et au Pérou. En moins de trois ans, près de 20 aéroports étaient en service. Mermoz, qui était une légende vivante dans toute l’Amérique du Sud, avait ouvert les nouvelles lignes tel un « défricheur », comme se plaisait à le nommer Saint-Exupéry.
Le service de nuit entre Rio de Janeiro et Buenos Aires est inauguré le 1er janvier 1929. En février 1930, la ligne se poursuivait jusqu’en Terre de Feu, dont les escales sont Bahia Blanca, San Antonio Oeste, Trelew, Comodoro Rivadavia, Puerto Deseado, Puerto San Julian, Puerto Santa Cruz et Rio Gallegos, situé à 80 km au nord du Détroit de Magellan.
La grande difficulté de cette aventure était le vent. Il commençait à San Antonio et se renfonçait progressivement vers le sud, jusqu’à atteindre des vitesses extrêmes de 200 km/h, dépassant la vitesse des avions ! Saint-Exupéry raconte une des aventures les plus surhumaines qu’il ait vécue dans un chapitre de l’édition américaine de Terre des hommes, paru dans Marianne en 1939 et repris dans la Œuvres complètes sous le titre « Le pilote et les puissances naturelles » [Pléiade, p. 287 à 296].

« D’abord, je n’avançais plus. Ayant obliqué sur la droite, pour corriger une dérive soudaine, je vis le paysage s’immobiliser peu à peu, puis s’enrayer définitivement. Je ne gagnais plus de terrain. Mes ailes ne mordaient plus sur le dessin du sol. Cette terre je la voyais basculer, pivoter, mais sur place : l’avion dérapait désormais comme un engrenage usé. »

L’autre difficulté était la nuit. Et c’est pendant son séjour argentin qu’il rédige Vol de nuit.
Fin mars 1930, la ligne Buenos Aires-Rio Gallegos est ouverte au service régulier et c’est en mai que Mermoz effectue la première traversée de l’Atlantique sud sans escale, avec sa charge de courrier. Un mois plus tard, en juin 1930, Guillaumet survit à son terrible accident dans la Cordillère des Andes et dont l’aventure sera immortalisée dans Terre des hommes.

Enfin, c’est en septembre que Saint-Exupéry rencontre Consuelo Suncin, dont il tomba éperdument amoureux et qu’il épousera l’année suivante.

Le séjour de Saint-Exupéry en Argentine fut donc riche d’aventures et de rencontres. Bien qu’il se montre parfois un peu nostalgique, en particulier dans sa correspondance avec sa mère, ces années sont parmi les plus belles, comme il le dit dans une lettre à son ami argentin (et compagnon pilote) Rufino Luro Cambaceres. Malgré les déboires de l’Aéropostale et de ses problèmes politico-financiers, les souvenirs restent vifs dans sa mémoire. Voici la lettre qu’il rédige vers 1934-1936 et qui reflète ses pensées. Enfin, pour faire durer ce voyage en terre argentine, on recommande la lecture d’un article de Clara Rivero, « Tina, un chapitre inachevé », ainsi que l’épisode des « princesses argentines », le chapitre 5 de Terre des hommes intitulé « Oasis ».

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