Les reines du crime

Le roman policier britannique est apparu au dix-neuvième siècle, période houleuse pour la conquête des droits des femmes, qui débouchera sur le mouvement des suffragettes de 1905 à 1914. Si un des plus grands détectives de la littérature policière, Sherlock Holmes, va naître en 1887, qu’en est-il des femmes détectives ? Nous nous concentrerons essentiellement sur les auteures développant des détectives femmes, amatrices ou non.  Précisons que les dates des titres donnés correspondent à la première édition en langue originale.

I) La femme détective, un fantasme victorien ?

En cette ère victorienne, ce sont d’abord les hommes qui écrivent sur les femmes.  Il est possible de placer Wilkie COLLINS (1824-1889) en précurseur en 1856 avec Le journal d’Anne Rodway, du nom de l’héroïne, humble couturière de son état et qui résout le meurtre de son amie. Mais les deux véritables premières enquêtrices anglaises se sont longtemps disputé le titre.

La toute première d’entre elles, comme le confirme la British Library ou Stephen Knight, professeur de littérature anglaise à l’université de Cardiff, dans la seconde édition de Crime fiction since 1800, est la célèbre Mrs Gladden, dite « G », d’Andrew FORRESTER (1832-1909) traquant le crime dans The female detective en 1864. Six mois plus tard, Mrs Mary Paschal, de William S. HAYWARD (1835-1870), apparaît dans Revelations of a lady detective. A priori, le titre de première femme détective a longtemps été détenu par Mrs Mary Paschal dont on signalait une première apparition dans Experiences of a lady detective chez George Vickers, éditeur à Londres, en 1861, sous la plume d’un auteur anonyme, l’histoire étant en théorie racontée par la lady elle-même. La publication de 1864 était alors considérée comme un second volume, comme le précisait The classic era of crime fiction de Peter Haining. Il semblerait que la recherche britannique ait fini par trancher pour Mrs Gladden, la British Library rééditant en 2012 ses aventures en tant que toute première femme détective.

On le constate, déterminer qui est la première véritable femme détective est en soi toute une enquête ! Rappelons qu’elle précède, et de loin, le fameux Sherlock Holmes (Une étude en rouge, 1887).

Ce type de personnage féminin rencontre un certain succès puisque d’autres auteurs, hommes ou femmes, vont chasser le crime avec leurs héroïnes : Loveday Brooke, en 1893, dans The experiences of Loveday Brooke, par l’Anglaise Catherine Louisa PIRKIS (1839-1910), ou Dorcas Dene dans Dorcas Dene, detective en 1897, de George Robert SIMS (1847-1922).

L’Irlandais Matthias McDonnell BODKIN (1850-1933) crée Doral Myrl (Dora Myrl, the lady detective, 1900). Florence Cusack naît du duo anglo-irlandais L.T. MEADE et Robert EUSTACE (1854-1943), dans le Harmsworth magazine en 1899. La prolifique Irlandaise Elizabeth Thomasina MEADE SMITH (1844-1914) écrit sous son nom de jeune fille MEADE.

Toutefois, l’héroïne qui marquera le plus son époque sera une femme imaginée par une femme, Lady Molly, de la baronne ORCZY (1865-1947), qui fera sa première apparition en 1910 dans Lady Molly of Scotland Yard, pas moins. Mais il était temps, quatre-vingts ans après la fondation de Scotland Yard !

II) Des détectives par des auteures, une évolution du droit des femmes ?

Au Royaume-Uni, les femmes, de plus de trente ans, acquièrent le droit de vote en 1918, avancée majeure s’il en est. La même année, est créé la Metropolitan Women Police Patrols, avec ses vingt-cinq premières recrues en 1919. La première superintendante, Mrs Sofia Stanley (1873-1953), donnera son nom au premier uniforme féminin de la police londonienne. Ces femmes policières sont loin encore d’avoir tous les droits et devoirs de leurs homologues masculins, sans compter la paie, mais c’est un début. C’est en 1922 que nous avons la première femme détective du Criminal Intelligence Department, Mrs Lilian Mary Elizabeth Wyles (1885-1975).

En Angleterre, dans les années 1940, environ soixante-quinze pour cent des ventes de romans policiers étaient accaparés par Agatha CHRISTIE (1890-1976), Dorothy L. SAYERS (1893-1957), Margery ALLINGHAM (1904-1966) et Ngaio MARSH (certes Néo-Zélandaise d’origine, 1899-1982).

Agatha Christie développe le personnage de Tuppence Beresford, de son nom de jeune fille Patience Cowley (Tuppence est son surnom), détective comme son mari, avec qui elle a fondé l’association de Jeunes Aventuriers. Ils mènent leur première enquête dans Mr Brown (1922).

Et qui n’a pas entendu parler de Miss Jane Marple, vieille fille fouineuse, créée par Agatha Christie dans Le club du mardi, dans le numéro 350 de décembre 1927 de The Royal Magazine (http://www.agathachristie.com/christies-work/detectives/miss-marple/3), première nouvelle d’une série de six commandées à l’auteure.

N’oublions pas non plus la romancière Mrs Ariadne Oliver, apparaissant dans Mr Parker Pyne (1934), amie du détective Hercule Poirot. Cette Mrs Oliver ne serait ni plus ni moins qu’un avatar d’Agatha Christie.

Dorothy L. Sayers, première femme à obtenir un diplôme d’études médiévales à l’université d’Oxford, propose une autre vision de la femme détective avec son héroïne Harriet Vane, qui a pour caractéristique d’être séduite puis de se marier avec le personnage phare de Dorothy Sayers, Lord Peter Wimsey (apparu en 1923 dans Lord Peter et l’inconnu). On peut suivre la rencontre des futurs époux, le mariage puis la vie du couple au gré des romans puis des nouvelles (première apparition d’Harriet dans Poison violent, en 1930).

Patricia WENTWORTH (1878-1961) donne vie à une autre vieille fille célèbre, Miss Maud Silver (dans Le masque gris en 1928) mais qui est bien une détective rémunérée, au contraire de Jane Marple.

Précisons qu’un personnage de type « vieille fille fouineuse » apparaît pour la première fois sous la plume de l’Américaine Anna Katherine GREEN (1846-1935), avec Amelia Butterworth (Le crime de Gramercy park en 1897).

Gladys MITCHELL créée, elle, Mrs Lady Béatrice Lestrange Bradley en 1929, conseillère en psychologie auprès du Ministère de l’Intérieur, dans Speedy Death.

On le constate, l’activité d’une femme détective n’est pas toujours professionnelle et dépend souvent de son statut marital ou non. Une nouvelle guerre massacrant un peu plus l’Europe, les mentalités évoluent.

Professionnellement, c’est seulement en 1973 que les femmes sont directement intégrées dans les forces de police londoniennes et non plus dans une division spéciale de cette police, avec les mêmes droits et devoirs, et le même traitement, que leurs collègues masculins.

Concernant la profession de détective privée, en 1961 the Association of British Detectives (ABI) compte 3 femmes parmi ses 115 membres.

En Angleterre, au cours des années soixante et soixante-dix, le roman policier est éclipsé par le roman d’espionnage ou le thriller. Mais les détectives, hommes comme femmes, reviendront peu à peu au premier plan.

III) Des femmes prêtes à tout.

P.D. JAMES (1920-…) dans la lignée de Dorothy Sayers, développe aussi une héroïne, Cordelia Gray, à partir de 1972 dans La proie pour l’ombre. Elle prend même plaisir à lui faire croiser son personnage principal, un homme, Adam Dalgliesh. Elle créée aussi  Kate Miskin, officier de police… et collègue d’Adam Dalgliesh.

Le héros de roman policier reste encore un homme. Ruth RENDELL  (1930-…), alias Barbara VINE, a connu la gloire avec son Reginald Wexford, mais lassée de ce héros, elle passe à d’autres personnages et thématiques. Elle déclarera même, en 1998 : « Si j’avais su qu’il [Wexford] deviendrait le personnage central d’une série, je ne lui aurai pas, dans mon premier livre, donné cinquante-deux ans mais dix-huit, et j’en aurais fait une femme ! » (in Le Monde dossiers et documents littéraires, hors-série n°12, juillet 1996, p. 4).

L’émancipation des auteures comme de leurs héroïnes est en cours dans cette Angleterre d’après guerre, parallèlement à l’émancipation féminine.

Toutefois, cela n’empêche pas certaines, comme Anne PERRY (1938-…), de situer ses histoires à l’ère victorienne, avec des héroïnes vivant des « enquêtes de couple » comme Charlotte Ellison devenue Madame Pitt, dans la lignée d’Harriet Vane de Dorothy Sayers.

Liza CODY (1944-…) fait apparaître Anna Lee dans Vidéo-dupe en 1980, une détective privée tout ce qu’il y a de plus professionnelle

Si les femmes s’émancipent professionnellement et littérairement, cela permet aussi d’évoquer des sujets plus variés et sensibles : l’homosexualité féminine, le divorce, les vies de couple difficiles etc.

La période du fresh blood, le renouveau du roman noir britannique des années quatre-vingt-dix, amène sur la scène littéraire anglaise des auteures comme Val McDERMID. Journaliste de métier, elle invente la journaliste Lindsay Gordon (dans Une mort pacifique en 1989) et la détective privée Kate Brannigan (dans Le dernier soupir en 1992). Si Lindsay est lesbienne, de l’aveu même de l’auteure, elle fait de Kate une hétérosexuelle pour mieux vendre. Le roman policier ne change pas d’orientation sexuelle si facilement.

Val McDermid est elle-même l’auteure d’une enquête sur les femmes détectives, A suitable Job for a Woman (1995), dont le titre est une référence directe au roman de P.D. James, An Unsuitable Job for a Woman (La proie pour l’ombre), et son héroïne Cordelia Gray (1972).

Sarah DUNANT (1950-…) dans La noyade de Polichinelle (1992), nous fait découvrir Hannah Wolfe, détective privée. Les héroïnes ont des métiers plus variées, plus cotés socialement, Helen West (dans Blanc comme veuve en 1988) est substitut du procureur, Sarah Fortune (Des ombres sur les miroirs en 1989) est avocate. Toutes les deux sont des personnages de Frances FYFIELD (1948-…), elle-même juriste.

Après le droit, la technique, apanage sensé être masculin dans bien des clichés, ne rebute pas des auteures comme Lynda LAPLANTE (1946-…), adepte du très strict sous-genre du Police procédural, avec notamment son inspectrice chef Jane Tennison, issue de la novélisation de la série télévisée Suspect N°1, publiée en 1995.

Jo BANNISTER (1951-…) développe son personnage de Clio Rees (apparue dans Striving with Gods en 1984), femme médecin, qui se mariera à l’inspecteur chef Harry Marsh. De son côté, Claire RAYNER (1931-…), issue du milieu médical, nous fait découvrir la femme docteur George Barnabas, dans Petits meurtres à l’hôpital en 1993.

Minette Walters (1949-…), venant du journalisme, après avoir écrit dans le roman sentimental (autre branche réputée féminine), passe au noir avec le très remarqué Chambre froide (1992), et au gré de ses publications, invente des héroïnes diverses et variées.

Dans ses ouvrages, Mo HAYDER (1969-…) met ses héroïnes, comme Phoebe Marley, plongeuse pour la police de Bristol, en face de situations quasiment horrifiques (Birdman, en 2000).

Enfin, même si elle est américaine, Elizabeth George (1949-…) ne saurait être ignorée avec sa très britannique Barbara Harvers, de Scotland Yard, faisant ses premiers pas dans Enquête dans le brouillard (1988).

Et les hommes dans tout ça ?

Peu semblent éprouver l’envie ou le besoin de mettre en scène des personnages principaux féminins. Ou alors il y a un décalage important, comme la célèbre Mma Precious Rostwane de l’Écossais Alexander McCall SMITH (1948-…) qui situe l’« Agence n°1 de Dames Détectives » de son héroïne au Botswana, dans Mma Ramotswe détective (1998). Notons qu’en 2012, la British Library a réédité The female detective d’Andrew Forrester, et que la préface est… d’Alexander McCall SMITH.

Mais si un recensement plus pointilleux s’imposerait pour le confirmer avec certitude, il ressort de cette brève étude que l’héroïne féminine, détective amatrice ou professionnelle, simple agent ou inspectrice, est d’abord un personnage d’auteure.

 SOURCES :

Le site internet de la British Library :

http://shop.bl.uk/mall/productpage.cfm/BritishLibrary/_ISBN_9780712358965/-/Revelations-of-a-Lady-Detective-%28paperback%29

« L’éternel retour », Paris : Le Monde dossiers et documents littéraires, hors-série n°12, juillet 1996, p. 1

« Dans les labyrinthes de Ruth Rendell », Paris : Le Monde dossiers et documents littéraires, hors-série n°12, juillet 1996, p. 4

HAINING (Peter), The classic era of crime fiction, Londres : Prion, 2002, p. 26-27

HAMELIN (Michel), « Romancières du crime », Paris : Lecture jeune n°75, 1995, p. 9

JACKSON (Louise A.), « The unusual case of mrs Sherlock. Memoire, identity and the real woman private detective in the twentieth-century britain », Oxford ; New York : Gender & History, Vol. 15, N°1, Avril 2003, p. 108-134

KNIGHT (Stephen), Crime fiction since 1800 : detection, death, diversity, [New York] : Palgrave Macmillan, 2010, p. 237

LEGROS CHAPUIS (Elizabeth), Des femmes dans le noir, Paris : Le coin du canal, 2012, pp. 15-34 ; 80-82

MESPLEDE (Claude), sous la dir. de,  Dictionnaire des littératures policières, Nantes : Joseph K., volume 1 et 2, 2007

REDDY (Maureen T.), « Women detectives », The Cambridge companion to crime fiction, Cambridge : Cambridge university press, Martin Priestman editor, 2003, p. 191-207

 

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