Le crime à travers l’Histoire

Les protagonistes des romans policiers historiques sont souvent des détectives amateurs, pour la simple et bonne raison que la police, au sens contemporain du terme, dans son organisation et ses objectifs, n’existe pas encore. Nous profiterons de ce prétexte pour aborder le roman policier britannique historique, que l’enquête soit menée par des détectives amateurs ou non.

Pour faciliter votre voyage, nous remonterons les quatre grandes périodes historiques telles que nous les concevons en France : l’Antiquité, le Moyen-âge, l’époque moderne, l’époque contemporaine. Nous nous concentrerons sur les ouvrages traduits en français, pour les ouvrages cités l’année de publication sera celle de la première publication anglaise.

De même, dans le cadre de cet article, nous ne considérerons comme roman policier historique seulement les histoires se déroulant avant la Seconde Guerre Mondiale. Ces barrière temporelles posées, ouvrons le livre noir de l’Histoire, celui de tous les crimes…

 I] Seth m’a tuer.

 L’Antiquité est un bon terreau pour le roman historique, et la recherche anglo-saxonne a étudié cette période en profondeur, la documentation ne manque pas. À l’heure du numérique, pour la préservation des données, rien ne vaut la gravure sur pierre.

Pourtant, les séries ne sont pas aussi nombreuses, l’histoire antique reste, semble-t-il, difficile à maîtriser pour y créer une ambiance propre au roman policier. Notons que les auteurs qui s’y risquent rédigent souvent une préface pour rappeler le contexte et une liste de noms distingue parfois les personnages historiques des personnages fictifs. De même, il n’est pas rare de trouver des notes en bas de page pour éclairer certains points de vocabulaire propres à l’époque. Qui a dit que l’on ne pouvait pas s’instruire en lisant des romans policiers ?

Anton GILL (1948), historien, vous fait découvrir l’Egypte au gré de ses cités, grâce aux enquêtes de son scribe, Huy, bien trop proche du pouvoir pour ne pas être mêlé à de sombres affaires. Il met son personnage en scène dans sa première aventure en 1991, avec La cité de l’horizon.

Paul Charles DOHERTY (1946-…), oserons-nous dire l’inévitable Paul Charles Doherty, a écrit des romans policiers historiques sous différents pseudonymes. Entre autres, il est le père du juge Amerokté, affecté au temple de Maat, déesse de la justice, qu’il nous présente dans Sous le Masque de Rê en 1998. P.C. Doherty a dédié une série, plus grecque, à Télamon, médecin et ami, excusez du peu, d’Alexandre le Grand, qui résout sa première enquête dans La mort sans visage (2001). Vous ne serez pas surpris d’apprendre que P.C. DOHERTY est aussi professeur d’histoire.

L’Antiquité n’est pas que sables d’Egypte et complots grecs, il y a Rome, cette incontournable métropole. Lindsey DAVIS, (1949-…), férue d’histoire, y fait évoluer son héros, Marcus Didius Falco, sous le règne de l’Empereur Néron, au premier siècle de notre ère. L’homme se met au service de Néron dans sa première aventure, Les cochons d’argent (1989). À sa façon, Lindsey Davis en fait un des premiers détectives privés de l’histoire.

Avec la chute de Rome, bien après Néron, en 476, les historiens ont coutume de faire basculer l’Antiquité dans le Moyen-âge, qui n’est pas moins loti en termes de romans policiers.

 II] Les deux corps du roi.

 Le Moyen-âge est la période favorite de Paul Charles DOHERTY. Sa série Hugh Corbet présente un personnage on ne peut plus officiel, puisque ce clerc devenu gardien du sceau d’Edouard 1er rend justice au nom du roi lors de son enquête Satan à St Mary-le-Bow (1986). Et on ne vous épargnera pas non plus les aventures de Matthew Jankyn, mercenaire anglais, commettant ses premiers forfaits dans L’ordre du cerf blanc (1988). 

P.C. DOHERTY établit une autre série médiévale avec le dominicain Frère Athelstan et Sir John Cranston, coroner (officier de la Couronne) de Londres, en pleine guerre de Cent ans, dans La galerie du rossignol (1991).

Les personnages changent de sexe avec la série sur Kathryn Swinbrooke, dans Meurtre dans le sanctuaire (1993), qui ose mettre en scène une femme, médecin et apothicaire à Cantorbéry. P.C. Doherty récidive avec une nouvelle héroïne, Mathilde de Ferrers, et Le calice aux esprits (2005), qui manie les philtres et la dague, inspirée par le personnage historique de Mathilde de Westminster.

Le Moyen-âge anglais est une mine d’or pour les auteurs.  Bernard KNIGHT (1931-…) y fait vivre son coroner John de Wolf, débutant dans Le chasseur de sorcières (2004).

Et il est impossible de traiter cette période sans présenter un des moines les plus célèbres, Frère Cadfael, d’Edith PARGETER (1955-1995), pour ne pas dire Ellis PETER, commençant à élucider bien des mystères dans son Trafic de reliques (1977).  Beaucoup d’auteurs verront leurs personnages inévitablement comparés au sagace moine gallois.

Les religieux comme les médecins ont souvent la part belle, et Peter BERRESFORD ELLIS (1943-…), autrement dit Peter TREMAYNE, certes Irlandais, est bien connu des amateurs pour sa Sœur Fidelma de Kildare, enquêtant dans l’Irlande du 7e siècle avec Absolution par le meurtre (1994). C’est l’occasion d’y découvrir un système judiciaire complexe.

Kate SEDLEY (1926-…) choisit dans Le colporteur et la mort (1991), de mettre en avant son colporteur enquêteur, Roger Chapman, ce qui lui permet de voir du pays de bien des façons, et d’être confronté à bien des crimes.

Et si le Moyen-âge anglais, ou irlandais, en sachant que les enquêtes se déroulent parfois en France, est copieusement traité, le Moyen-âge méditerranéen n’est pas sans enquêteur. Jason GOODWIN (1946-…) vous fait découvrir son détective Ottoman, l’eunuque Hachim, démêlant Le complot des janissaires (2006).

Enfin, même s’il n’est pas anglais, il écrit en anglais, spécialiste du « Moyen-âge » chinois, Robert VAN GULIK reste l’un des grands maîtres du roman policier historique, avec son juge Ti, officiant au 7e siècle de notre ère. Vous le découvrirez dans son Trois affaires criminelles résolues par le juge Ti : un ancien roman policier chinois (1949).

Le Moyen-âge est donc bien pourvu en enquêteurs, amateurs ou non. Ce qui n’est pas vraiment le cas de la période suivante.

 III] L’Histoire moderne, parent pauvre du roman historique britannique ?

 Il semblerait qu’en dehors du règne d’Élisabeth 1er (1558-1603), il n’y ait point de salut.

Keith MILES (1940-…), alias Edward MARSTON, mène une série policière à cette époque, avec son héros Nicholas Bracewell, régisseur d’une troupe de théâtre, dans La tête de la reine (1988). Fiona BUCKLEY (1937-…) utilise ce cadre pour faire évoluer son héroïne Ursula Blanchard, dame de cour, Dans l’ombre de la reine (1997). Toujours sous ce règne, nous trouvons Giordano Bruno, philosophe et espion, créé par Stéphanie MERRIT (1974-…), dans Le prix de l’hérésie (2010). Tim WILLOCKS nous embarque dans l’aventure des chevaliers de Malte avec son héros Matthias Tanhauser, dans La religion (2006).

Fidelis MORGAN (1952-…) et sa comtesse Ashby de la Zouche, dans L’alchimiste assassiné (2000), explore la fin du 17e siècle, délaissant enfin le règne d’Élisabeth 1er. Iain PEARS s’est rendu célèbre notamment avec ses quatre narrateurs dans Le cercle de la croix (1997)  situant l’aventure en 1660.

 Mais la période phare du roman policier historique britannique, va être celle de la création de la police métropolitaine et de Scotland Yard, le dix-neuvième siècle.

 IV] De Victoria à Élisabeth II.

 La reine Victoria régnant de 1837 à 1901, il est difficile de ne pas lui associer le dix-neuvième siècle en son entier. L’ère victorienne prédomine dans le roman policier britannique contemporain.

Difficile en littérature policière de ne pas rappeler l’œuvre de Juliet HULME (1938-…), autrement dit Anne PERRY, peut-être la reine du crime de l’ère victorienne, avec ses inspecteurs William Monk et Thomas Pitt, et son épouse Charlotte Pitt (voir article précédent). Jean STUBBS (1926-2012), moins productive, n’en a pas moins été remarquée pour la trilogie de l’inspecteur John Joseph Lintott, débutant avec Chère Laura (1973).

Gyles BRANDRETH (1948-…) a eu la riche idée de faire d’Oscar Wilde un détective amateur, dans Oscar Wilde et le cadavre souriant (2009). À défaut d’un poète, Ann FEATHERSTONE (1954-…) nous gratifie d’un comédien et amuseur public, dans Que le spectacle commence ! (2009), à l’ère victorienne. Concernant la même époque, Ann GRANGER (1939-…) développe  le personnage de Lizzie Martin, détective amateur, épaulée par son ami d’enfance l’inspecteur Benjamin Ross, et a Un intérêt particulier pour les morts (2006). Lee JACKSON (1971-…), lui, envoie l’inspecteur Decimus Webb de Scotland Yard découvrir Les bienfaits de la mort (2005).

Peu avant l’orage de 14-18, nous avons Iain PEARS et La chute de John Stone (2009) avec le jeune Matthew Braddock, biographe de la victime. Nous quittons les bords de la Tamise avec Frank TALLIS (1958-…) et ses carnets du psychiatre Max Liebermann, œuvrant dans la Vienne de la belle époque avec le policier Oskar Reinhart, dans La justice de l’inconscient (2005).

Avec la Grande Guerre, Anne PERRY, toujours elle, nous livre une série concernant les frères Reavley dans Avant la tourmente (2003). La période dite de l’Entre-deux-guerres est propice à des situations complexes et périlleuses.  Jacqueline WINSPEAR (1955-…) fait de son héroïne Maisie Dobbs, en 1929 à Londres, une femme détective privée, dans le livre éponyme Maisie Dobbs (2003). Nicola UPSON met en scène dans les années 30 l’auteure Joséphine Tey (de son véritable nom Elizabeth Mackintosh 1896-1952) et l’inspecteur de Scotland Yard, Archie Penrose, dans Crimes à l’affiche (2008).

L’écossais Philip KERR (1956-…) nous amène sous une des plus effroyables dictatures, avec son détective privé allemand, Bernie Gunther, dans L’été de cristal (1989). Et pour pousser plus à l’est, nous avons R.N. MORRIS (1960-…), créateur du magistrat Porphiri Petrovitch, enquêtant dans la Russie tsariste, avec L’âme détournée (2007). William RYAN (1952-…) nous transporte dans la Russie stalinienne des années 30, où son inspecteur Korolev, dirige la section criminelle de la Milice de Moscou et évolue dans Le royaume des voleurs (2010). Cette Russie, policière et étatique par définition, fascine. Sam EASTLAND (1964-…) y fait souffrir son héros en 1929, l’inspecteur Pekkala, d’abord limier des Romanov puis serviteur de Staline, dans L’œil du Tsar rouge (2010).

 

Le roman policier historique britannique ne manque pas d’auteurs productifs et talentueux. On constate que les périodes sont inégalement traitées, avec une prédilection pour le règne d’Elisabeth 1er et celui de Victoria. Le Moyen-âge a, semble-t-il, encore de beaux jours devant lui.  On pourrait être surpris, eu égard au passé du Royaume-Uni, de ne pas trouver plus de séries « exotiques », se déroulant dans d’anciennes colonies ou des membres du Commonwealth. La commémoration de la Grande Guerre pour les cinq ans à venir verra peut-être fleurir des ouvrages traitant de ce douloureux événement.

 

SOURCES :

 BROCHE (Laurent), SARROT (Jean-Christophe), Le roman policier historique, Paris : Nouveau monde éd., 1 vol. (495 p.), 2009

 MESPLEDE (Claude), sous la dir. de, Dictionnaire des littératures policières, Nantes : Joseph K., volume 1 et 2, 2007

 Le catalogue des bibliothèques spécialisées de la Ville de Paris

 Le fonds de la Bibliothèque des littératures policières.

 Le catalogue des éditions 10-18, collection « Grands détectives ».

Une réflexion au sujet de « Le crime à travers l’Histoire »

  1. Anne Perry est royale, j’ai lu tous ses livres trois fois, j’attends impatiemment ses sorties, elle a maintenant 76 ans, j’ai peur du jour où elle arrêtera d’écrire.
    Plongée dans le Londres des bas ou beaux quartiers, description impitoyable des rich and poor, c’est l’Auteur qui restitue le mieux une époque révolue.

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