Mãn, Kim Thúy

Mãn… derrière ce titre laconique et mystérieux se cache un roman délicat et sensoriel, qui nous plonge dans les effluves de la cuisine vietnamienne, tout en nous faisant vivre le quotidien d’une jeune femme vietnamienne réfugiée au Canada. Un récit paré de blanc, le blanc du riz et de la noix de coco, d’une peau de porcelaine, d’une écriture entrecoupée de silences et de respirations.

Source : éditions Liana Lévi

« Celle pour qui il ne reste plus rien à désirer »

Mãn est une jeune femme vietnamienne qui a été abandonnée à la naissance. Déposée dans le potager d’un temple bouddhiste, elle est alors recueillie par une moniale qui la nourrit d’eau, de lait et de riz. Elle est ensuite confiée à une autre femme, une enseignante qui lui transmet son amour des mots, et lui apprend le français en lui lisant chaque soir des extraits d’Une Vie de Guy de Maupassant. Trois mères donc : celle qui met au monde, celle qui recueille et celle qui élève.

Mariée à un restaurateur vietnamien, Mãn part vivre au Canada, à Montréal, où elle aide son mari dans son petit restaurant de plats traditionnels, fréquenté par une maigre clientèle d’immigrés. Une vie faire de renonciation et d’abnégation, entrecoupée de petites joies : le réconfort des plats de son enfance, l’amitié fusionnelle avec une jeune femme nommée Julie, la naissance de ses enfants… Poussée par son amie Julie, elle devient finalement une cheffe renommée et trouve le véritable amour en la personne de Luc, un jeune chef français.

« (…) je m’appelle Mãn, qui veut dire “parfaitement comblée” ou “qu’il ne reste plus rien à désirer” ou “que tous les vœux ont été exaucés”. Je ne peux rien demander de plus, car mon nom m’impose cet état de satisfaction et d’assouvissement. »

THÚY Kim, Mãn, Paris : éditions Liana Levi, 2013, p. 34-35.

(Dans notre culture judéo-chrétienne, difficile de ne pas faire le rapprochement avec la « manne », la nourriture miraculeuse Hébreux dans le désert pendant l’Exode, une nourriture fine et blanche tombée du ciel…)

Une immersion dans la culture vietnamienne

L’écriture est ici marquée par la propre histoire de l’auteur, Kim Thúy, née à Saïgon en 1968 pendant la guerre du Vietnam, qu’elle fuit avec ses parents en tant que boat-people à l’âge de 10 ans pour le Québec. Après des études de linguistique et de droit, elle exerce de nombreux métiers, dont celui de restauratrice, avant de se consacrer exclusivement à l’écriture. Son premier roman, Ru, (« petit ruisseau » en français), rapporte d’ailleurs ses souvenirs en tant que réfugiée vietnamienne, au fil de sa pensée, ruisselante comme l’eau.

Source : Pixabay

À travers l’histoire de Mãn, nous découvrons aussi la cuisine vietnamienne, le rapport presque cérémonial à la nourriture, à travers des gestes précis et réfléchis, que ce soit dans la préparation ou dans la dégustation.

« Les mères enseignaient à  leurs filles à cuisiner à voix basse, en chuchotant afin d’éviter le vol des recettes par les voisines, qui pourraient séduire leurs maris avec les mêmes plats. Les traditions culinaires se transmettaient en secret, tels des tours de magie, entre maître et apprenti, un geste à la fois, selon le rythme du quotidien. Dans l’ordre naturel, les filles apprenaient donc à mesurer la quantité d’eau pour le riz avec la première phalange de l’index, à tailler les « piments vicieux » (ót hiêm) avec la pointe du couteau pour les transformer en fleurs inoffensives, à éplucher les mangues de la base à la pointe pour ne pas contredire le sens des fibres… »

THÚY Kim, Mãn, Paris : éditions Liana Levi, 2013, p. 12.

Blancheur : pureté et silence

Le roman est construit sous la forme de courts chapitres avec un court titre en vietnamien, accompagné de sa traduction, dans la marge latérale : chuôi, « banane » ; con sóc, « écureuil »; tho, « poème », màu, « couleur », mùa, « saison »… L’écriture est à l’image de ces titres concis mais évocateurs. Très particulière, elle procède en petites touches sensorielles et poétiques. Ce discours laconique, sans fioritures, laisse place à l’imaginaire.

Source : Pixabay

La couleur blanche prédomine aussi dans ce roman : blancheur de la peau de porcelaine de Mãn, des spécialités culinaires vietnamiennes à base de riz et de noix de coco, blancs laissés volontairement dans la page, dans l’histoire. Dès lors, le roman se ressent plus qu’il ne se lit.

« Elle m’emmenait chez la marchande de ces crêpes vietnamienne pour la regarder étendre le mélange de farine de riz sur une toile de coton déposée directement au-dessus d’un immense chaudron d’eau bouillante. Elle étalait le liquide en tournant sa louche sur la toile sur la recouvrir entièrement. En quelques secondes, la crème se transformait en une peau fine et translucide qu’elle décollait avec sa tige de bambou aiguisée en palette longue et mince. Maman prétendait qu’elle était la seule mère à savoir envelopper sa fille de cette crêpe pendant sa sieste pour que sa peau puisse se comparer au reflet de la neige et à l’éclat de la porcelaine. »

THÚY Kim, Mãn, Paris : éditions Liana Levi, 2013, p. 34-35.

THÚY Kim. Mãn. Paris : éditions Liana Levi, 2013. 144 pages.

Lire un extrait sur le site de l’éditeur

Mathilde Chicaud
Mathilde l’Arbre-en-ciel

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