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Enquête en tandem

Les duos dans les romans policiers datent des origines mêmes du genre, doit-on citer le célèbre binôme Holmes-Watson ? Si l’on se restreint aux romanciers britanniques, on réduit un peu le champ de tir, et il devient possible de distinguer quelques catégories de duos, tous ne se basent pas sur celui des personnages d’Arthur Conan Doyle. Enfin, il est plus sage de limiter l’étude aux auteurs traduits en français. Pour les titres cités, nous précisons la date d’édition en langue originale.

Nous avons élaboré cet article dans ces différentes optiques, en nous servant principalement du travail fourni par le regretté Yvon Allard (1925-2012), bibliographe québécois,  qui a balayé les personnages des romans policiers sur un large spectre (voir les sources en fin d’article).

 I] Élémentaire mon cher Watson !

Comme Edgar Allan POE (1809-1849) proposant un narrateur s’émerveillant des capacités du chevalier Auguste Dupin, Arthur Conan DOYLE (1859-1930) développe cet aspect avec un docteur Watson tout aussi admiratif de Sherlock Holmes. Ce type de narrateur et de faire-valoir fut promis à un grand succès. Martin Héwitt, apparaissant dans Les enquêtes du prestigieux Héwitt (1894), fut un des plus sérieux concurrents de Sherlock Holmes, et Arthur MORRISON (1863-1945) plaça à son côté son ami journaliste Brett pour narrer ses aventures.

Rupert CROFT-COOKE (1903-1979) créé le sergent William Beef dans Trois détectives (1936) et lui adjoint Lionel Townsend pour raconter ses exploits. R. B. SAXE dans sa série du fantôme, John Dobbs, utilise l’ami de ce personnage, ex-pilote Sammy Greed comme narrateur (Le fantôme sait nager, 1941). Gabriel Hanaud, inspecteur de la Sûreté parisienne créé par A. E. W. MASON (1865-1948) a pour confident son ami Ricardo (Le trésor de la Villa Rose, 1910).

Philip Tolefree de R.A.J. WALLING (1869-1949), ancien agent d’assurance londonien, menant sa première enquête dans Les cinq minutes fatales (1935), est quant à lui l’objet de l’admiration de James Farrar. Toutefois, nous ne sommes plus exactement dans le récit raconté directement par le faire-valoir, mais nous restons dans l’esprit.

La recette rendue populaire par Doyle donne de nombreux avatars. On note d’emblée que des professions se recoupent souvent : détective amateur ou professionnel, médecin, journaliste, scientifique. En somme, des métiers dédiés aux enquêtes.

 II] Oui patron !

En termes de duo, les duos officiels au sein de la police sont plutôt bien représentés. Le chef et le sous-chef, que l’un ou l’autre soit le héros principal, est un élément récurrent dans une institution hiérarchisée comme la police, ou encore dans les services secrets, la littérature d’espionnage n’ayant pas peur d’user du galon.

Tom Barnaby, de Caroline GRAHAM (1931-…) ne serait pas le même inspecteur principal s’il n’avait pas son fidèle sergent Gavin Troy pour résoudre les Meurtres à Bagder’s Drift (1987). Richard Cribb de Peter LOVESEY (1936-…), dans La course ou la vie (1970), est accompagné du constable Thackeray à qui il confie le sale travail dans cette Angleterre victorienne.

Les officiers ont souvent des équipes plus ou moins nombreuses, mais le superintendant Andrew Dalziel, de Reginald HILL (1936-…), travaille principalement avec le sergent Peter Pascoe, commençant ses aventures dans Une femme trop sociable (1970). L’inspecteur principal John Morrissey de Kay MITCHELL (1941-…) est aidé par le sergent Barrett dans Un si joli village (1991).

Dans ce type de relation, il existe aussi le souffre-douleur du chef. L’inspecteur principal Wilfrid Dover de Joyce PORTER (1929-1991) a le très poli sergent MacGregor pour passer ses nerfs dans Une fille à croquer (1964). E. Morse de Colin DEXTER (1930-…) a le sergent Lewis sous la main dans Le dernier bus pour Woodstock (1975). Dans une ambiance moins joyeuse, le lieutenant Tromp Kramer de James MCCLURE (1939-2006) lutte contre le crime dans l’Afrique du sud de l’Apartheid avec son sergent zoulou, Zondi, dans Le cochon qui fume (1971).

Parfois, mais il faut pour cela que les femmes soient plus présentes dans la police (voir article précédent Les reines du crime) nous avons un duo mixte, comme Brett Lawless et sa collègue Clare Tilley, dans L’autopsie (1997) de Malcom ROSE (1953-…).

Avec les évolutions sociales, nous en avons de plus en plus, comme le duo de Mo HAYDER (1962-…), l’inspecteur Jack Caffery et Phoebe Marley, dans Birdman (2000). Val MCDERMID (1955-…) développa avec le psychologue Tony Hill et l’inspectrice Carol Jordan un duo redoutable dans Le chant des sirènes (1995).

Frank Shapiro, de Jo BANNISTER (1951-…), dans Le sang des innocents (1993), va chapeauter le travail entre le sergent Carl Donovan et l’inspectrice Liz Graham. L’inspecteur Joe Faraday de Graham HURLEY (1946-…) a pour équipe l’inspecteur Cathy Lamb et le constable Paul Winter, dans Disparu en mer (2000). Comme nous l’avons signalé, dans la police les collaborateurs se multiplient rapidement.

Revenons alors à nos duos, plus masculins, avec Luke Thanet de Dorothy SIMPSON (1933-…), et son bras droit le sergent Mike Lineham, dans Le secret de Julie (1981). L’Irlandais Ken BRUEN (1951-…) propose un duo musclé avec Robert et Brants, dits R&B, dans Le gros coup en 1998.

Il ne s’agit que d’un panel de duos de policiers, toutefois il existe d’autres tandems moins académiques, se composant d’un policier et d’une autre profession, ou bien de professions totalement différentes.

 III] Les deux font la paire.

Tout en restant loin du rapport Holmes/Watson, d’autres duos se sont constitués en créant un binôme composite.

Le professeur d’histoire Carolus Deene de Rupert CROFT-COOKE (1903-1979) a pour assistant Rupert Priggley dans Darryl est mort (1956, il s’agit de la deuxième aventure du héros). Richard Jury, l’inspecteur principal de Martha GRIMES (1931-…) fait tandem avec Melrose Plant, un professeur de poésie romantique, dans Le mauvais sujet (1981). Dans L’énigme du labyrinthe (1927), le chef constable Sir Clinton Driffield inventé par J.J. CONNINGTON (1880-1947) a pour ami Wendower, juge de paix et antiquaire.

Parfois les collaborateurs changent, Steven Mitchell, inspecteur, travaille dans certains livres avec Claude Warrington-Reeve, dans d’autres avec le docteur David Wintringham, ses aventures commencent avec Wintringham Au domaine interdit (1937) sous la plume de Josephine BELL (1897-1987). Le corps médical est souvent présent dans les enquêtes depuis Watson, corps qui a beaucoup évolué lui aussi, et l’inspecteur londonien Vincent Ruiz de Michael ROBOTHAM (1960-…) prend conseil auprès du psychologue Joseph O’Loughlin, dans Le suspect (2004).

L’inspecteur d’assurance John Piper d’Harry CARMICHAEL (1908-1979) travaille souvent avec Quinn, un reporter au Morning star dans Un petit homme avait peur (1952). Notons la particularité du détective œuvrant à distance par handicap ou quelle que soit la raison. Max Carrados d’Ernest BRAMAH (1868-1942) est un érudit  aveugle et résout les énigmes apportées par le détective privé Lewis Carlyle, dans La partie se joue dans le noir (1914).

Il ne nous reste plus qu’à étudier un dernier cas de duo, celui du duo mixte quand les sentiments prennent le pas.

 IV] Chérie, où sont les clefs des menottes ? 

Difficile de ne pas évoquer la reine du crime, Agatha CHRISTIE (1891-1976) et son célèbre couple Beresford, Tuppence et Tommy. C’est une ancienne infirmière et un agent secret qui fondent leur propre agence de détectives dans Mr Brown (1922).

Dorothy SAYERS (1893-1957) mariera deux de ses personnages, Harriet Vane (apparue dans Poison violent en 1930) avec Lord Peter Wimsey (première apparition dans Lord Peter et l’inconnu, en 1923). Alan Markby, fonctionnaire britannique, travaille avec la diplomate Meredith Mitchell, d’Ann GRANGER (1939-…) dans Dites-le avec du poison (1991) et leurs sentiments iront en s’affermissant.

Autre couple célèbre, celui du très victorien inspecteur Thomas Pitt et Charlotte Ellison, d’Anne PERRY (1938-), dont on peut lire les premiers émois et la première enquête dans L’étrangleur de Cater Street (1979). Emmy, l’épouse de l’inspecteur principal Henry Tibbett, l’accompagne dans toutes ses enquêtes, Patricia MOYES (1923-2000) aime faire voyager ce couple, depuis Thé, cyanure et sympathie (1963, deuxième aventure des héros).

 

On le constate, le duo, quel qu’il soit, est un ressort courant et efficace dans les littératures policières britanniques, en concurrence sans doute avec le héros solitaire et l’équipe d’investigateurs. Après, toutes les déclinaisons sont possibles : amis, amants, conjoints, rivaux, duo-comique, etc. Une fois le binôme assemblé, il n’y a plus qu’à résoudre l’enquête.

SOURCES :

 MESPLEDE (Claude), sous la dir. de, Dictionnaire des littératures policières, Nantes : Joseph K., volume 1 et 2, 2007

 Le fonds de la Bibliothèque des littératures policières.

 ALLARD, Yvon, Le Dtectionnaire, 2008, 537 p.

Il s’agit d’un document non publié remis par Yvon Allard à la BILIPO. Ce que représente Le Dtectionnaire ? Laissons la parole à Yvon Allard :

« Ce gros livre n’est pas une histoire, un répertoire ni même un panorama. Le titre, déjà, décrit le contenu : On y présente, de A à Z, non les créateurs mais les créatures, non les auteurs, mais les personnages ; ainsi HERCULE POIROT plutôt qu’Agatha CHRISTIE, SHERLOCK HOLMES et non Conan DOYLE. Comme « la série, c’est sérieux » (Lacan), on n’y cite que les protagonistes qui apparaissent au moins trois fois et qui ont été traduits en français, ne serait-ce qu’une fois. Ce qui permet à l’usager de lire, de façon chronologique, les exploits ou les mésaventures du héros, de l’héroïne. Le fait de laisser figurer les titres anglais, américains ou dans toute autre langue originale non traduits procure l’ensemble des écrits concernant tel héros afin que le lecteur polyglotte en profite ou que l’éditeur y trouve une possibilité de traduction.

C’est un peu un Who’s who ? en forme de « work in progress » qui a beaucoup emprunté, depuis vingt ans, à des souvenirs de lectures, à des consultations de livres, de revues et de journaux dont les références n’ont pas toujours été systématiquement conservées et qui furent souvent remaniées. »

ALLARD, Yvon • (1925-2012) Après des études classiques, il a longtemps enseigné la littérature contemporaine. Très tôt, il s’est intéressé aux littératures populaires et plus particulièrement aux romans policiers et d’espionnage. Il est engagé en 1973 par la Centrale des Bibliothèques (Montréal) pour rédiger les notes bibliographiques destinées aux enseignants et aux bibliothécaires. Il en profite pour publier une série de guides bibliographiques sur les différents genres populaires. Spécialiste mondialement reconnu du roman policier et d’espionnage, auteur de plusieurs ouvrages  bibliographiques.

 

Le crime à travers l’Histoire

Les protagonistes des romans policiers historiques sont souvent des détectives amateurs, pour la simple et bonne raison que la police, au sens contemporain du terme, dans son organisation et ses objectifs, n’existe pas encore. Nous profiterons de ce prétexte pour aborder le roman policier britannique historique, que l’enquête soit menée par des détectives amateurs ou non.

Pour faciliter votre voyage, nous remonterons les quatre grandes périodes historiques telles que nous les concevons en France : l’Antiquité, le Moyen-âge, l’époque moderne, l’époque contemporaine. Nous nous concentrerons sur les ouvrages traduits en français, pour les ouvrages cités l’année de publication sera celle de la première publication anglaise.

De même, dans le cadre de cet article, nous ne considérerons comme roman policier historique seulement les histoires se déroulant avant la Seconde Guerre Mondiale. Ces barrière temporelles posées, ouvrons le livre noir de l’Histoire, celui de tous les crimes…

 I] Seth m’a tuer.

 L’Antiquité est un bon terreau pour le roman historique, et la recherche anglo-saxonne a étudié cette période en profondeur, la documentation ne manque pas. À l’heure du numérique, pour la préservation des données, rien ne vaut la gravure sur pierre.

Pourtant, les séries ne sont pas aussi nombreuses, l’histoire antique reste, semble-t-il, difficile à maîtriser pour y créer une ambiance propre au roman policier. Notons que les auteurs qui s’y risquent rédigent souvent une préface pour rappeler le contexte et une liste de noms distingue parfois les personnages historiques des personnages fictifs. De même, il n’est pas rare de trouver des notes en bas de page pour éclairer certains points de vocabulaire propres à l’époque. Qui a dit que l’on ne pouvait pas s’instruire en lisant des romans policiers ?

Anton GILL (1948), historien, vous fait découvrir l’Egypte au gré de ses cités, grâce aux enquêtes de son scribe, Huy, bien trop proche du pouvoir pour ne pas être mêlé à de sombres affaires. Il met son personnage en scène dans sa première aventure en 1991, avec La cité de l’horizon.

Paul Charles DOHERTY (1946-…), oserons-nous dire l’inévitable Paul Charles Doherty, a écrit des romans policiers historiques sous différents pseudonymes. Entre autres, il est le père du juge Amerokté, affecté au temple de Maat, déesse de la justice, qu’il nous présente dans Sous le Masque de Rê en 1998. P.C. Doherty a dédié une série, plus grecque, à Télamon, médecin et ami, excusez du peu, d’Alexandre le Grand, qui résout sa première enquête dans La mort sans visage (2001). Vous ne serez pas surpris d’apprendre que P.C. DOHERTY est aussi professeur d’histoire.

L’Antiquité n’est pas que sables d’Egypte et complots grecs, il y a Rome, cette incontournable métropole. Lindsey DAVIS, (1949-…), férue d’histoire, y fait évoluer son héros, Marcus Didius Falco, sous le règne de l’Empereur Néron, au premier siècle de notre ère. L’homme se met au service de Néron dans sa première aventure, Les cochons d’argent (1989). À sa façon, Lindsey Davis en fait un des premiers détectives privés de l’histoire.

Avec la chute de Rome, bien après Néron, en 476, les historiens ont coutume de faire basculer l’Antiquité dans le Moyen-âge, qui n’est pas moins loti en termes de romans policiers.

 II] Les deux corps du roi.

 Le Moyen-âge est la période favorite de Paul Charles DOHERTY. Sa série Hugh Corbet présente un personnage on ne peut plus officiel, puisque ce clerc devenu gardien du sceau d’Edouard 1er rend justice au nom du roi lors de son enquête Satan à St Mary-le-Bow (1986). Et on ne vous épargnera pas non plus les aventures de Matthew Jankyn, mercenaire anglais, commettant ses premiers forfaits dans L’ordre du cerf blanc (1988). 

P.C. DOHERTY établit une autre série médiévale avec le dominicain Frère Athelstan et Sir John Cranston, coroner (officier de la Couronne) de Londres, en pleine guerre de Cent ans, dans La galerie du rossignol (1991).

Les personnages changent de sexe avec la série sur Kathryn Swinbrooke, dans Meurtre dans le sanctuaire (1993), qui ose mettre en scène une femme, médecin et apothicaire à Cantorbéry. P.C. Doherty récidive avec une nouvelle héroïne, Mathilde de Ferrers, et Le calice aux esprits (2005), qui manie les philtres et la dague, inspirée par le personnage historique de Mathilde de Westminster.

Le Moyen-âge anglais est une mine d’or pour les auteurs.  Bernard KNIGHT (1931-…) y fait vivre son coroner John de Wolf, débutant dans Le chasseur de sorcières (2004).

Et il est impossible de traiter cette période sans présenter un des moines les plus célèbres, Frère Cadfael, d’Edith PARGETER (1955-1995), pour ne pas dire Ellis PETER, commençant à élucider bien des mystères dans son Trafic de reliques (1977).  Beaucoup d’auteurs verront leurs personnages inévitablement comparés au sagace moine gallois.

Les religieux comme les médecins ont souvent la part belle, et Peter BERRESFORD ELLIS (1943-…), autrement dit Peter TREMAYNE, certes Irlandais, est bien connu des amateurs pour sa Sœur Fidelma de Kildare, enquêtant dans l’Irlande du 7e siècle avec Absolution par le meurtre (1994). C’est l’occasion d’y découvrir un système judiciaire complexe.

Kate SEDLEY (1926-…) choisit dans Le colporteur et la mort (1991), de mettre en avant son colporteur enquêteur, Roger Chapman, ce qui lui permet de voir du pays de bien des façons, et d’être confronté à bien des crimes.

Et si le Moyen-âge anglais, ou irlandais, en sachant que les enquêtes se déroulent parfois en France, est copieusement traité, le Moyen-âge méditerranéen n’est pas sans enquêteur. Jason GOODWIN (1946-…) vous fait découvrir son détective Ottoman, l’eunuque Hachim, démêlant Le complot des janissaires (2006).

Enfin, même s’il n’est pas anglais, il écrit en anglais, spécialiste du « Moyen-âge » chinois, Robert VAN GULIK reste l’un des grands maîtres du roman policier historique, avec son juge Ti, officiant au 7e siècle de notre ère. Vous le découvrirez dans son Trois affaires criminelles résolues par le juge Ti : un ancien roman policier chinois (1949).

Le Moyen-âge est donc bien pourvu en enquêteurs, amateurs ou non. Ce qui n’est pas vraiment le cas de la période suivante.

 III] L’Histoire moderne, parent pauvre du roman historique britannique ?

 Il semblerait qu’en dehors du règne d’Élisabeth 1er (1558-1603), il n’y ait point de salut.

Keith MILES (1940-…), alias Edward MARSTON, mène une série policière à cette époque, avec son héros Nicholas Bracewell, régisseur d’une troupe de théâtre, dans La tête de la reine (1988). Fiona BUCKLEY (1937-…) utilise ce cadre pour faire évoluer son héroïne Ursula Blanchard, dame de cour, Dans l’ombre de la reine (1997). Toujours sous ce règne, nous trouvons Giordano Bruno, philosophe et espion, créé par Stéphanie MERRIT (1974-…), dans Le prix de l’hérésie (2010). Tim WILLOCKS nous embarque dans l’aventure des chevaliers de Malte avec son héros Matthias Tanhauser, dans La religion (2006).

Fidelis MORGAN (1952-…) et sa comtesse Ashby de la Zouche, dans L’alchimiste assassiné (2000), explore la fin du 17e siècle, délaissant enfin le règne d’Élisabeth 1er. Iain PEARS s’est rendu célèbre notamment avec ses quatre narrateurs dans Le cercle de la croix (1997)  situant l’aventure en 1660.

 Mais la période phare du roman policier historique britannique, va être celle de la création de la police métropolitaine et de Scotland Yard, le dix-neuvième siècle.

 IV] De Victoria à Élisabeth II.

 La reine Victoria régnant de 1837 à 1901, il est difficile de ne pas lui associer le dix-neuvième siècle en son entier. L’ère victorienne prédomine dans le roman policier britannique contemporain.

Difficile en littérature policière de ne pas rappeler l’œuvre de Juliet HULME (1938-…), autrement dit Anne PERRY, peut-être la reine du crime de l’ère victorienne, avec ses inspecteurs William Monk et Thomas Pitt, et son épouse Charlotte Pitt (voir article précédent). Jean STUBBS (1926-2012), moins productive, n’en a pas moins été remarquée pour la trilogie de l’inspecteur John Joseph Lintott, débutant avec Chère Laura (1973).

Gyles BRANDRETH (1948-…) a eu la riche idée de faire d’Oscar Wilde un détective amateur, dans Oscar Wilde et le cadavre souriant (2009). À défaut d’un poète, Ann FEATHERSTONE (1954-…) nous gratifie d’un comédien et amuseur public, dans Que le spectacle commence ! (2009), à l’ère victorienne. Concernant la même époque, Ann GRANGER (1939-…) développe  le personnage de Lizzie Martin, détective amateur, épaulée par son ami d’enfance l’inspecteur Benjamin Ross, et a Un intérêt particulier pour les morts (2006). Lee JACKSON (1971-…), lui, envoie l’inspecteur Decimus Webb de Scotland Yard découvrir Les bienfaits de la mort (2005).

Peu avant l’orage de 14-18, nous avons Iain PEARS et La chute de John Stone (2009) avec le jeune Matthew Braddock, biographe de la victime. Nous quittons les bords de la Tamise avec Frank TALLIS (1958-…) et ses carnets du psychiatre Max Liebermann, œuvrant dans la Vienne de la belle époque avec le policier Oskar Reinhart, dans La justice de l’inconscient (2005).

Avec la Grande Guerre, Anne PERRY, toujours elle, nous livre une série concernant les frères Reavley dans Avant la tourmente (2003). La période dite de l’Entre-deux-guerres est propice à des situations complexes et périlleuses.  Jacqueline WINSPEAR (1955-…) fait de son héroïne Maisie Dobbs, en 1929 à Londres, une femme détective privée, dans le livre éponyme Maisie Dobbs (2003). Nicola UPSON met en scène dans les années 30 l’auteure Joséphine Tey (de son véritable nom Elizabeth Mackintosh 1896-1952) et l’inspecteur de Scotland Yard, Archie Penrose, dans Crimes à l’affiche (2008).

L’écossais Philip KERR (1956-…) nous amène sous une des plus effroyables dictatures, avec son détective privé allemand, Bernie Gunther, dans L’été de cristal (1989). Et pour pousser plus à l’est, nous avons R.N. MORRIS (1960-…), créateur du magistrat Porphiri Petrovitch, enquêtant dans la Russie tsariste, avec L’âme détournée (2007). William RYAN (1952-…) nous transporte dans la Russie stalinienne des années 30, où son inspecteur Korolev, dirige la section criminelle de la Milice de Moscou et évolue dans Le royaume des voleurs (2010). Cette Russie, policière et étatique par définition, fascine. Sam EASTLAND (1964-…) y fait souffrir son héros en 1929, l’inspecteur Pekkala, d’abord limier des Romanov puis serviteur de Staline, dans L’œil du Tsar rouge (2010).

 

Le roman policier historique britannique ne manque pas d’auteurs productifs et talentueux. On constate que les périodes sont inégalement traitées, avec une prédilection pour le règne d’Elisabeth 1er et celui de Victoria. Le Moyen-âge a, semble-t-il, encore de beaux jours devant lui.  On pourrait être surpris, eu égard au passé du Royaume-Uni, de ne pas trouver plus de séries « exotiques », se déroulant dans d’anciennes colonies ou des membres du Commonwealth. La commémoration de la Grande Guerre pour les cinq ans à venir verra peut-être fleurir des ouvrages traitant de ce douloureux événement.

 

SOURCES :

 BROCHE (Laurent), SARROT (Jean-Christophe), Le roman policier historique, Paris : Nouveau monde éd., 1 vol. (495 p.), 2009

 MESPLEDE (Claude), sous la dir. de, Dictionnaire des littératures policières, Nantes : Joseph K., volume 1 et 2, 2007

 Le catalogue des bibliothèques spécialisées de la Ville de Paris

 Le fonds de la Bibliothèque des littératures policières.

 Le catalogue des éditions 10-18, collection « Grands détectives ».

Dossier espionnage britannique

Bien que James Bond tienne le haut du pavé parmi les espions de Sa Majesté (voir le précédent article de la BILIPO), il n’a pas été le premier héros britannique de romans d’espionnage. Si l’on date ordinairement l’apparition du roman policier avec les œuvres d’Edgar Allan Poe, le roman d’espionnage suit l’évolution du roman policier. Là où le crime est le moteur du roman policier, la guerre, ou sa perspective, est au cœur du roman d’espionnage. De plus, là où aux origines le roman policier se construit du crime jusqu’à sa résolution, le roman d’espionnage se rapproche du roman d’aventure par le déroulé de son action.

Ian Fleming, espion lui-même, renouvelle le genre après la Seconde Guerre mondiale. On peut donc se demander légitiment à partir de quelle matière il procède consciemment ou non à cette modernisation du roman d’espionnage britannique.

Précisons que les dates de publications données ci-après correspondent à la première publication en langue anglaise.

Le roman d’espionnage anglais, une question de contexte ?

En ce début de commémoration de la Grande Guerre, il est important de rappeler que la montée des tensions internationales était propice à l’éclosion du roman d’espionnage. Le Kim (1900-1901) de Rudyard Kipling (1965-1936) est plutôt anti-français, mais très vite la veine anti-allemande fait des émules, avec L’Enigme des sables (The Riddle of the sands, 1903) de Robert Erskine Childers (1870-1922), qui est le premier roman à traiter de l’espionnage avec plausibilité, ouvrant la porte à un John Buchan.

Joseph Conrad (1857-1924) s’essaye au genre avec L’agent secret (1907), et il est intéressant de noter que face à certaines critiques Conrad se sentit obligé d’écrire douze ans plus tard une préface justifiant son livre. Il réitèrera avec Sous les yeux de l’Occident (Under Western Eyes, 1911). Ses deux ouvrages traitent surtout des anarchistes et révolutionnaires russes en exil, mais la thématique du roman d’espionnage est réelle.

Précisons que peu avant la tempête de 14-18, le Royaume-Uni réorganisa ses services de renseignements militaires qui aboutirent à la création en 1909 d’un service de sécurité intérieure (le MO5, qui deviendra le MI5) et un service de renseignement extérieur, le MI, futur MI6. Sans oublier, même s’il est moins connu mais plus ancien, le renseignement naval avec le NID.

L’explosion au sens propre comme au figuré de la Première Guerre mondiale va confirmer l’intérêt du public et des auteurs pour le roman d’espionnage.

Vous devinez sans peine que les tensions de l’Entre-deux-guerres, puis la Seconde Guerre mondiale (rebelote) et la guerre froide vont proposer systématiquement un nouveau contexte propre aux romans d’espionnages. Depuis la chute du mur de Berlin (1989), la thématique anti-terrorisme (notamment avec l’attentat du World trade center en 2001) a redéfini à nouveau le contexte des romans d’espionnage.

Bien plus que le roman policier, le roman d’espionnage se nourrit des données diplomatiques. Très souvent, un roman d’espionnage traitant d’espionnage industriel, non militaire, sera vu comme un « simple » thriller. Ce qui fait l’âme du roman d’espionnage, ce sont les rivalités entre nations, même s’il s’agit bien souvent d’enjeux économiques, la menace guerrière doit être sous-jacente.

Des professionnels au grand jour.

John Buchan (1875-1940) reste mondialement célèbre pour son roman, Les trente-neuf marches (1915), adapté notamment par Alfred Hitchcock (1935). John Buchan participa très jeune à la guerre des Boers et surtout œuvra dans le renseignement pendant la Grande Guerre. À son activité dans l’espionnage il ajouta une carrière politique et devint Gouverneur Général du Canada en 1935. Son personnage le plus connu, Richard Hannay, a longtemps marqué les esprits. L’influence de John Buchan dans le roman d’espionnage est primordiale, au point que Ian Fleming, lui-même ancien espion, fut qualifié de « Supersonic Buchan ».

Ian Fleming, à son tour, était très apprécié d’un auteur à succès connu pour bien d’autres livres que ceux d’espionnage, Somerset Maugham (1874-1965)… qui fut lui-même espion pendant la Première Guerre mondiale et qui écrivit, en rapport à cette expérience, Mr. Ashenden, agent secret (Ashenden, 1928). Son roman permit de donner ses premières lettres de noblesse littéraire au roman d’espionnage.

Ils sont nombreux à exercer cette secrète profession puis à la révéler au grand jour. Valentine Williams (1883-1946), mobilisé en 1914-1918, est l’auteur notamment de la série L’homme au pied bot (1918), avec son redoutable maître espion allemand Adolph Grundt. Valentine Williams effectua des missions pour le ministère des Affaires étrangères britanniques de 1939 à 1941 puis pour le département de la guerre politique de 1942 à 1945. Notons, comme c’est le cas avec le Docteur Grundt, que les grands méchants dans les romans d’espionnage peuvent susciter bien plus d’intérêt que les héros.

Il est impossible de ne pas citer un autre espion écrivain, Graham Greene (1904-1991) à la généreuse production, avec lui, le roman d’espionnage se pose sans complexe dans le champ de la « littérature ».

Et dans la lignée d’un Somerset Maugham on retrouve John Le Carré (1931-…), ancien espion, qui redora après guerre le roman d’espionnage, en se détachant de tous les suiveurs de Ian Fleming. Dans les années soixante, face à la vague James Bond, Le Carré et deux de ses compatriotes, Len Deighton et Adam Hall, dominèrent le roman d’espionnage anglais.

Il a fait partie de ces auteurs espions d’après guerre plongés dans la guerre froide, et dont on se demandait, en termes de production littéraire, s’ils survivraient à la chute du mur de Berlin. Relevons l’apparition, bien qu’encore marginale, d’auteure féminine : Stella Rimington (1935-…) n’a ni plus ni moins qu’été directrice du MI5 (le contre-espionnage britannique) de 1992 à 1996, publiant ses mémoires puis des romans.

Percy Kemp (1952-…), consultant en renseignement stratégique, entretient la double carrière d’espion et écrivain. Mais si Charles Cumming (1971-…) fait partie de la plus jeune génération d’auteur, remarqué notamment pour La partie espagnole (2008), il n’aurait eu qu’une formation de six mois au MI6 avant d’abandonner.

Serait-ce la fin d’une belle tradition d’auteur-espion, ou les prochains ne se sont-ils pas encore révélés ? Il existe toutefois encore un cadre qui génère beaucoup d’auteurs de romans d’espionnage : l’armée.

Write books, not war !

Une des carrières, souvent brève mais marquante, semblant mener de manière privilégiée à celle d’auteur de romans d’espionnage, est celle de militaire, les services de renseignements et l’armée étant difficilement dissociables.

Peter Cheyney (1896-1951), connu notamment en France pour ses romans policiers publiés dès la création de la Série noire, fit comme tant d’autres la Grande Guerre mais lui en ressortit avec le grade de capitaine. Et s’il se dédia au roman policier entre les deux guerres, durant le nouvel affrontement, il entama une prolifique production de romans d’espionnages avec Duel dans l’ombre (Dark Duet, 1942) opposant des agents britanniques à des nazis puis des communistes. En mettant en avant le rôle d’une organisation dans la vie et les actions des espions, en introduisant plus de violence, Cheyney passe le relais entre un Eric Ambler et un Ian Fleming.

Des carrières militaires mêlées à des carrières diplomatiques ont mené au roman d’espionnage. Francis Beeding était le pseudonyme conjoint de John Leslie Palmer (1885-1944) et de Hilary Aidan Saint George Saunders (1898-1951). Palmer servit dans le War trade Intelligence department en 1915-1919, rejoignit le Secrétariat permanent de la Société des Nations à Genève jusqu’en 1939. Saunders, lui, servit dans la Welsh Guard (1916-1919), reçut la Military Cross puis travailla au Secrétariat permanent de la Société des Nations à Genève de 1920 à 1937. Devinez où les deux hommes se rencontrèrent ? Leur héros principal, le colonel Alastair Granby, traverse leur œuvre.

Le capitaine William Earl Johns (1893-1968) fut pilote de la Royal Air Force de 1918 à 1932 et devint célèbre avec les aventures de son héros pour la jeunesse, Biggles. La RAF est un bon fournisseur d’écrivains, Len Deighton (1929-…), auteur du fameux Dossier Ipcress (The Ipcress file, 1962), y travailla comme photographe avant de publier et de renouveler le genre avec Le Carré et Hall. Adam Hall (1920- 1995), qui fut lui aussi dans la RAF pendant la Seconde Guerre mondiale, sera le père de l’agent Quiller, né dans Le secret du rapport Quiller (The Berlin memorandum, 1965). Avec Deighton et Hall, nous sommes loin de la James Bond mania.

John Gardner (1926-2007) fut, entre autres, commando des Royal Marines et aumônier de la Royal Air Force. On lui doit des pastiches de James Bond et son personnage récurrent et peu fréquentable, Boysie Oakes, Le liquidateur (The liquidator, 1964), est à l’opposé de l’archétype véhiculé par Ian Fleming et le cinéma.

On recrute nombre d’auteurs parmi les commandos. Rannulph Fiennes (1944-…), fut un agent du Special Air Service, avant de devenir écrivain et explorateur polaire. Andy McNab (1959-…), auteur de Manipulation (1998) est un ancien SAS opérant pendant la première Guerre du Golfe. Sans surprise, Chris Ryan (1961-…) est lui aussi un vétéran du SAS. Plus tranquillement, Sapper, pseudonyme de Herman Cyril McNeile (1888-1937), était un officier du Génie, et ses romans valent a priori plus pour leur méchant, Carl Peterson, que pour leur héros, le capitaine Hugh Drummond.

Un autre métier, à l’opposé des agents de l’ombre et de la grande muette, plus fréquent chez les écrivains, est un bon pourvoyeur d’auteurs de romans d’espionnage : journaliste.

Muckrakers* et « civils », une autre approche de l’espionnage ?

William Le Queux (1864-1927), auteur de The great war in England 1897 (1894), était journaliste, correspondant de guerre et auteur de science-fiction, bien que sa biographie soit sujette à caution. S’il fut productif en romans d’espionnage, aucun ne fut traduit en français et les critiques littéraires anglaises sont sans pitié pour son œuvre. Sydney Horler (1888-1954), journaliste lui aussi, fut très prolifique mais peu traduit en France, son œuvre se périmant assez vite.

Un « simple » auteur comme Edward Philipps Oppenheim (1866-1946), surtout connu pour ses thrillers, écrivit plusieurs romans d’espionnage, notamment Le complot (The Mysterious Mr Sabin, 1898) et L’imposteur (The great impersonation, 1920), souvent adapté au cinéma, passant à la postérité là où un Le Queux et un Horler furent oubliés.

Geoffroy Household (1900-1988), très peu traduit en France, se doit d’être cité pour son Solitaire (Rogue Male, 1939), adapté par Fritz Lang (Man Hunt, 1941) et dont le héros veut abattre ni plus ni moins que le dictateur d’un pays d’Europe, on imagine bien lequel.

L’un des plus célèbres et plus appréciés auteurs de roman d’espionnage travaillait à l’origine dans la publicité : Eric Ambler (1909 – 1998). Dès son premier roman, Frontière des ténèbres (The Dark Frontier, 1936), il parle de savants et de bombes meurtrières. Le succès de son livre lui permet de travailler à temps plein à son œuvre. La plupart de ses personnages seront des espions amateurs, et l’un de ses héros les plus célèbres, le romancier anglais Charles Latimer, apparu dans Le Masque de Dimitrios (1939) est incarné très tôt au cinéma (1944, même titre). Eric Ambler contribua à renouveler le genre en le démarquant de Buchan ou de Sapper, enterrant les autres.

Les générations suivantes se montreront productives. Qui n’a pas vu un jour en rayon de librairie un livre du journaliste Ken Follet (1949-…), dont le succès commença avec L’arme à l’œil (Eye of the Needle, 1978) ? Son confrère Frederik Forsyth (1938-…) a fait montre, lui aussi, de talent avec son Chacal (The day of the Jackal, 1971. Michael Frayn (1933-…) est de la même branche, et nous notons une femme, Sarah Gainham (1915-1999) qui fut peu traduite en France mais néanmoins publiée dans la collection de Pierre Nord (1900-1985), ancien résistant et écrivain.

Plus récemment, Henry Porter (1953-…), traite notamment avec son Brandebourg (Brandenburg, 2005) des anciens agents de la Stasi (les services de renseignements de l’ancienne Allemagne de l’Est), et son confrère Jon Stock (1966-…) oppose son agent du MI6 Daniel Marchant aux terroristes.

De rares individus, comme Valentin Williams, auront tout fait : soldat, espion, mais aussi rédacteur à l’agence Reuters. De quoi en faire un auteur complet de roman d’espionnage, non ?

Parmi les auteurs connus non affiliés de près ou de loin à des métiers du renseignement ou de l’armée, il est justice de rendre hommage, une fois encore, à Agatha Christie (1890-1976), dont les aventures du couple Beresford entrent dans la catégorie du roman d’espionnage. De moins grande renommée, Evelyn Anthony (1928-…) est une des rares auteures de roman d’espionnage. Quant à Palma Harcourt (1917-1999), elle aurait travaillé dans les services secrets britanniques mais ses romans d’espionnages ne semblent pas avoir été traduits en français.

D’autres auteurs poursuivirent dans la veine créée par Ian Fleming, comme Robert Markham (1922-1995). Mark Burnell (1964-…) ou encore l’universitaire irlandais Daniel Easterman (1949-…) développent leurs propres voies. Les genres se mélangent, et Le sous-marin noir (Fatherland, 1992) de Robert Harris (1957-…) mêle roman d’espionnage et uchronie.

Le mélange des genres est devenu plus fréquent en littérature jeunesse, et il est certain que le roman d’espionnage y connait un succès certain chez les auteurs britanniques. Dans le monde moderne, plus que jamais la valeur n’attend point le nombre des années.

La jeunesse sauve le monde libre.

Charlie Higson (1958-…), plus classiquement, travaille sur la jeunesse de James Bond (SilverFin, 2005), qui a décidément investi tous les étages du roman d’espionnage anglais. Heureusement, les auteurs ne sont pas tous à perpétuer la gloire de ce cher James. Andy McNab est aussi coauteur, avec Robert Rigby ( ?-…), de la série de romans d’espionnage pour jeunes, Danny Watts (Boy Soldier Series, 2005). Alex Rider, le personnage phare d’Anthony Horowitz (1955-…), n’en finit pas de sauver le monde depuis sa première aventure, Stormbreaker (2000). Comme bon sang ne saurait mentir, il est le neveu d’un ancien agent du MI6. Notons que, fréquemment en littérature jeunesse, la parenté est un élément important. Son compatriote Robert Muchamore (1972-…), développe depuis son propre service secret, le CHERUB, qui dépendrait du MI5, cette fois. La première mission débuta avec 100 jours en enfer (The recruit, 2007). Enfin, en posant un pied dans l’anticipation, A.J. Butcher ( ?-…) est l’auteur de la série « Spy high » aux héros adolescents.

 Le roman d’espionnage anglais comporte donc un grand nombre de professionnels (espions ou militaires, souvent les deux)  dans les rangs de ses auteurs, mais les journalistes et les « civils » ne se sont pas laissés damer le pion, le genre a connu un développement continu depuis son apparition, on peut même parler d’école, là où le roman d’espionnage français a nettement subi plus d’aléas. Toutefois, le domaine, peut-être trop lié à la chose militaire dont les femmes ont été encore plus longtemps exclues que dans la police, reste l’apanage des hommes, en dehors de notables exceptions.

 * expression américaine traduisible par « fouille-merde ».

 SOURCES :

 BAUDOU (Jacques), « préface », Paris : Omnibus (un siècle de romans d’espionnage ; 1), in Agents secrets dans la Grande Guerre, 2005, p. I-X

 BAUDOU (Jacques), « préface », Paris : Omnibus (un siècle de romans d’espionnage ; 2), in Agents secrets face à l’Europe nazie, 2005, p. I-VIII

 BAUDOU (Jacques), « préface », Paris : Omnibus (un siècle de romans d’espionnage ; 3), in Agents secrets dans Guerre froide, 2006, p. I-XIX

 CONRAD (Joseph), « préface », Paris : U.G.E (10-18 Domaine étranger ; 2638), in L’agent secret, 1995, p.7-16

 MESPLEDE (Claude), sous la dir. de, Dictionnaire des littératures policières, Nantes : Joseph K., volume 1 et 2, 2007

 RIVIERE (François), « présentation », Paris : Le Masque (Les intégrales du masque ; 1), in John BUCHAN, 1995, p.7-17

 

 

You know the name, you know the number !*

Quand Ian Fleming (1908-1964) écrit en hiver 1952, à Oracabessa, dans sa villa en Jamaïque, la première histoire de son héros, il ne peut se douter quel incroyable succès connaîtra celui considéré désormais comme son avatar, le commander James Bond, des Services Secrets de Sa Majesté.

Qui ne connaît pas le célèbre espion britannique ? James Bond  est présent dans la mémoire collective et se décline sous différentes formes, au point de constituer un véritable mythe. Aussi, nous nous concentrerons sur la figure originelle, celle du James Bond littéraire.

I ] Les secrets d’un auteur à succès.

Nous fêtons cette année les cinquante ans de la disparition de Ian Fleming. Le père de James Bond publia sa première aventure, Casino Royale, tirée à 4 750 exemplaires, le 13 avril 1953 en Angleterre, fin mai tout était vendu. Si on ne peut parler de best-seller, ce succès était très encourageant pour le premier roman d’un inconnu, promis à un succès croissant.

Le premier film, James Bond contre Docteur No, est réalisé par Terence Young (1915-1994) en 1962 et propulse la carrière de l’espion dans la galaxie hollywoodienne. Mais son succès premier est d’abord littéraire.

Ian Fleming bouleverse les valeurs existantes du roman d’espionnage de son époque et instaure de nouveaux ressorts. Il réussit le tour de force de mêler une ambiance plausible dans un cadre irréaliste en le rendant crédible. Son personnage est un nouveau type de héros, associant la finesse des goûts et de l’intelligence à la violence des plus brutales. James Bond est un tueur, et il est habilité à cela. Dès son premier roman, Ian Fleming a quasiment posé tout son univers (le personnage de Q viendra plus tard, comme le S.P.E.C.T.R.E.).

Le nom de James Bond est inspiré d’un ornithologue américain, James Bond (1900-1989), dont Ian Fleming conservait l’ouvrage Field Guide to the Birds of the West Indies (1947) comme livre de chevet. Selon Fleming lui-même, il cherchait un nom sans éclat, le plus anonyme possible.

Ian Fleming fut, dès 1953, reconnut pour ses qualités d’écrivains. On le qualifia de « John Buchan Supersonic » dans le Listener (23 avril 1953), il fut intronisé « meilleur auteur de thrillers depuis Amblers » dans le Sunday Times (9 mai 1953). Mais la reconnaissance qui fit le plus plaisir à Ian Fleming fut le courrier de Somerset Maugham (1874-1965), reçu le 15 avril 1953, après la lecture de Casino Royale : « C’est enlevé de la première à la dernière page et passionnant d’un bout à l’autre. […] Vous avez vraiment réussi à faire monter la tension au plus haut degré possible. »

L’auteur a très tôt l’idée de promouvoir son héros au cinéma, et celui-ci apparaîtra vite sur écran, le petit écran précisément. La chaîne CBS diffuse le 21 octobre 1954 le téléfilm Casino Royale, réalisé par William H. Brown, et l’acteur Barry Nelson est donc le premier à donner vie au commander Bond. Par contre, notons que James Bond travaille pour la CIA, du moins un organisme nommé le Combined intelligence et non le MI6 britannique. Tourné dans le cadre de la série Climax !, ce téléfilm, aux faibles moyens, est joué en direct.

La notoriété du personnage va aller en grandissant. Ian Fleming publie douze romans et huit nouvelles. Quand la première adaptation cinématographique lui apporte une renommée mondiale, Ian Fleming a presque déjà écrit la totalité des histoires. Décédé en 1964, il n’aura profité de la « James Bond mania » que peu d’années. 

Mais quelle réception fit-on à cet espion anglais en France, lors de ses premières armes ?

II] James Bond chez les gonzes poilus, ou l’art de la traduction à la française.

Il est intéressant de noter que la première publication de James Bond correspond à sa quatrième aventure. La Série noire publie Chaud les glaçons ! (numéro 402) en 1957. Vous connaissez mieux ce titre sous sa forme originale, Diamonds are Forever (1956).

On ne peut aujourd’hui que sourire devant les réinterprétations des titres de James Bond, avec par ordre chronologique de parution anglaise :

Casino Royale (1953) devient  Espions faites vos jeux en 1960 aux Presses Internationales (Inter-Espion, 12).

Live and Let Die (1954) devient Requins et services secrets en 1959 aux Presses Internationales (Inter-Espion, 1). Ce livre débute la collection Inter-Espion.

Moonraker  (1955) devient Entourloupe dans l’azimut en 1958 chez Gallimard (Série noire ; 432).

Diamonds are Forever (1956) devient Chaud les glaçons ! en 1957 chez Gallimard (Série noire ; 402).

From Russia With Love (1957) devient Echec à l’Orient-Express en 1960 aux Presses Internationales (Inter-Espion ; 7).

Dr No. (1958) reste Docteur No en 1960 aux Presses Internationales (Inter-Espion ; 9).

Goldfinger (1958) devient Opération chloroforme (1960) aux Presses Internationales (Inter-Espion ; 4).

Après Goldfinger et son opération chloroforme, à l’exception du Dr No, les titres deviendront des traductions littérales, peu ou prou :

Thunderball (1961) devient Opération tonnerre en 1962, chez Plon.

The Spy Who Love Me (1962) devient Motel 007 ou l’Espion qui m’aimait en 1963 chez Plon.

On Her Majesty’s Secret Service (1963) sera conforme Au service secret de sa Majesté en 1964 chez Plon.

You Only Live Twice (1964) reste On ne vit que deux fois en 1965 chez Plon.

The Man With The Golden Gun (1965) reste L’homme au pistolet d’or en 1965 chez Plon.

Notons que les deux dernières aventures sont des publications posthumes en France, et que la toute dernière est aussi une publication posthume en Angleterre.

Pour les deux recueils de nouvelles nous avons :

For Your Eyes Only (1960) devient James Bond en danger en 1961 aux Presses Internationales (Inter-Espion ; 15).

Octopussy and the Living Daylights (1966) devient Meilleurs vœux de la Jamaïque en 1966 chez Plon. Edition posthume.

III] De Casino Royale à Solo : les espions ne meurent jamais.

James Bond compte donc soixante-dix années de service. Pour ses premières publications françaises, il a changé trois fois d’éditeurs. Il est intéressant de constater que la première aventure n’est publiée qu’en 1960. Jason Smith, l’agent littéraire de Ian Fleming, l’avait proposée à partir de 1956 à Marcel Duhamel, le directeur et créateur de la Série noire, et que la publication  ne se fera pas car l’aspect politique (l’anticommunisme)  est jugé rédhibitoire. Ce Casino Royale connaît bien des aléas, puisque sa première publication sous son titre d’origine est Casino Royal en 1964 chez Plon. La voyelle a disparu car un casino est de genre masculin. Seulement, si Ian Fleming a titré son ouvrage Casino Royale, c’est parce que l’histoire se déroule dans le casino, fictif, de Royale-les-Eaux.

Il faut attendre la sortie du film Casino Royale en 2006, réalisé par Martin Campbell, pour voir la réédition et la retraduction de l’ouvrage par Pierre Pevel revenir au titre original, Casino Royale (éditions Bragelonne). L’ouvrage datant de 1953, le traducteur se fend d’une préface où il contextualise les années cinquante pour le lecteur, en le prévenant notamment des propos sexistes ou racistes des personnages. Par la suite, l’éditeur maintiendra un avertissement aux lecteurs pour chaque titre republié et retraduit (Vivre et laisser mourir en 2007, Moonraker en 2008, Les diamants sont éternels en 2010). Signe des temps, ces quatre ouvrages chez Bragelonne sont désormais épuisés mais disponibles en livres numériques.

Pour les adaptations graphiques, le premier comic-strip (simple bande de trois ou quatre cases dans un quotidien), Casino Royale, paraît dans le Daily Express, de juillet à décembre 1958, avec Anthony Hern au scénario et John McLusky (1923 – 2006) au dessin. L’équipe chargée du comic-strip évolue et une fois toutes les œuvres de Ian Fleming adaptées, ils écrivent leurs propres aventures.  À partir de 1977, les comics-strips sont publiés au Sunday Express puis au Daily Star, le dernier datant de 1984. Ces bandes dessinées seront traduites et publiées en France dans France-Soir ou encore Le Courrier de l’Est.

Pour les comics-books (livret d’une trentaine de pages) il faut attendre 1989, avec la série Permission to Die de Mike Grell (1947 – ), en trois épisodes, chez Eclipse Comics. De 1992 à 1995 Dark Horse Comics en publiera d’autres de différents auteurs.

Ian Fleming décédé, son personnage n’en a donc pas moins continué une vie propre. Actuellement, nous pouvons recenser 23 films (sans tenir compte des pastiches ou des parodies), ce qui fait de James Bond la plus longue série cinématographique. Et si le héros du film a continué d’exister, celui des romans aussi. Il y a eu de nouvelles aventures et, évidemment, des novélisations des films.

La liste des titres en serait fort longue, voici les noms des auteurs ayant suivi les traces de Ian Fleming :

Cyril Connelly (1903-1974), Robert Markham (1922 – 1995), Christopher Wood (1935 – ), John Gardner (1926 – 1996), Raymond Benson (1955 – ), Charlie Higson (1958 – ), Sebastian Faulks (1953 – ), William Boyd (1952 – ) et Jeffery Deaver (1952 – ), celui-ci publiant la dernière aventure en date du héros, Solo, prévue en mars 2014 au Seuil sous le titre de Solo : une nouvelle aventure de James Bond.

À l’écran comme à l’écrit, le commander Bond n’est pas encore prêt d’être retiré du service.

SOURCES :

BOUHOURS (Vincent), « De Casino Royale à Casino Royale », Paris : Belin, in James Bond (2)007 : anatomie d’un mythe populaire, 2007, p. 49-56

LEMONIER (Marc), Petite encyclopédie James Bond, Saint-Victor-d’Epine : City, 2012.

PEARSON (John), La vie de Ian Fleming, Paris : Plon, 1967, p. 227-229

PEVEL (Pierre), « Introduction », Paris : Bragelonne, in FLEMING (Ian), Casino Royale, 2006.

QUEYSSI (Laurent), sous la dir. de, Les nombreuses vies de James Bond, Lyon : Les Moutons électriques, 2007.

SPEHNER (Norbert), « Bibliographie et filmographie », Paris : Belin, in James Bond (2)007 : anatomie d’un mythe populaire, 2007, p. 375-378

Pour plus d’informations :

HACHE-BISSETTE (Françoise),  BOULLY (Fabien), CHENILLE (Vincent), James Bond 007 : figure mythique, Paris : éd. Autrement, 2008

WINDER (Simon), James Bond, l’homme qui sauva l’Angleterre, Paris : Démopolis, 2008

CHAPMAN (James) ; Licence to thrill : a cultural history of the James Bond films, London : I.B. Tauris, 2007

*Vous connaissez le nom, vous connaissez le numéro !

Les reines du crime

Le roman policier britannique est apparu au dix-neuvième siècle, période houleuse pour la conquête des droits des femmes, qui débouchera sur le mouvement des suffragettes de 1905 à 1914. Si un des plus grands détectives de la littérature policière, Sherlock Holmes, va naître en 1887, qu’en est-il des femmes détectives ? Nous nous concentrerons essentiellement sur les auteures développant des détectives femmes, amatrices ou non.  Précisons que les dates des titres donnés correspondent à la première édition en langue originale.

I) La femme détective, un fantasme victorien ?

En cette ère victorienne, ce sont d’abord les hommes qui écrivent sur les femmes.  Il est possible de placer Wilkie COLLINS (1824-1889) en précurseur en 1856 avec Le journal d’Anne Rodway, du nom de l’héroïne, humble couturière de son état et qui résout le meurtre de son amie. Mais les deux véritables premières enquêtrices anglaises se sont longtemps disputé le titre.

La toute première d’entre elles, comme le confirme la British Library ou Stephen Knight, professeur de littérature anglaise à l’université de Cardiff, dans la seconde édition de Crime fiction since 1800, est la célèbre Mrs Gladden, dite « G », d’Andrew FORRESTER (1832-1909) traquant le crime dans The female detective en 1864. Six mois plus tard, Mrs Mary Paschal, de William S. HAYWARD (1835-1870), apparaît dans Revelations of a lady detective. A priori, le titre de première femme détective a longtemps été détenu par Mrs Mary Paschal dont on signalait une première apparition dans Experiences of a lady detective chez George Vickers, éditeur à Londres, en 1861, sous la plume d’un auteur anonyme, l’histoire étant en théorie racontée par la lady elle-même. La publication de 1864 était alors considérée comme un second volume, comme le précisait The classic era of crime fiction de Peter Haining. Il semblerait que la recherche britannique ait fini par trancher pour Mrs Gladden, la British Library rééditant en 2012 ses aventures en tant que toute première femme détective.

On le constate, déterminer qui est la première véritable femme détective est en soi toute une enquête ! Rappelons qu’elle précède, et de loin, le fameux Sherlock Holmes (Une étude en rouge, 1887).

Ce type de personnage féminin rencontre un certain succès puisque d’autres auteurs, hommes ou femmes, vont chasser le crime avec leurs héroïnes : Loveday Brooke, en 1893, dans The experiences of Loveday Brooke, par l’Anglaise Catherine Louisa PIRKIS (1839-1910), ou Dorcas Dene dans Dorcas Dene, detective en 1897, de George Robert SIMS (1847-1922).

L’Irlandais Matthias McDonnell BODKIN (1850-1933) crée Doral Myrl (Dora Myrl, the lady detective, 1900). Florence Cusack naît du duo anglo-irlandais L.T. MEADE et Robert EUSTACE (1854-1943), dans le Harmsworth magazine en 1899. La prolifique Irlandaise Elizabeth Thomasina MEADE SMITH (1844-1914) écrit sous son nom de jeune fille MEADE.

Toutefois, l’héroïne qui marquera le plus son époque sera une femme imaginée par une femme, Lady Molly, de la baronne ORCZY (1865-1947), qui fera sa première apparition en 1910 dans Lady Molly of Scotland Yard, pas moins. Mais il était temps, quatre-vingts ans après la fondation de Scotland Yard !

II) Des détectives par des auteures, une évolution du droit des femmes ?

Au Royaume-Uni, les femmes, de plus de trente ans, acquièrent le droit de vote en 1918, avancée majeure s’il en est. La même année, est créé la Metropolitan Women Police Patrols, avec ses vingt-cinq premières recrues en 1919. La première superintendante, Mrs Sofia Stanley (1873-1953), donnera son nom au premier uniforme féminin de la police londonienne. Ces femmes policières sont loin encore d’avoir tous les droits et devoirs de leurs homologues masculins, sans compter la paie, mais c’est un début. C’est en 1922 que nous avons la première femme détective du Criminal Intelligence Department, Mrs Lilian Mary Elizabeth Wyles (1885-1975).

En Angleterre, dans les années 1940, environ soixante-quinze pour cent des ventes de romans policiers étaient accaparés par Agatha CHRISTIE (1890-1976), Dorothy L. SAYERS (1893-1957), Margery ALLINGHAM (1904-1966) et Ngaio MARSH (certes Néo-Zélandaise d’origine, 1899-1982).

Agatha Christie développe le personnage de Tuppence Beresford, de son nom de jeune fille Patience Cowley (Tuppence est son surnom), détective comme son mari, avec qui elle a fondé l’association de Jeunes Aventuriers. Ils mènent leur première enquête dans Mr Brown (1922).

Et qui n’a pas entendu parler de Miss Jane Marple, vieille fille fouineuse, créée par Agatha Christie dans Le club du mardi, dans le numéro 350 de décembre 1927 de The Royal Magazine (http://www.agathachristie.com/christies-work/detectives/miss-marple/3), première nouvelle d’une série de six commandées à l’auteure.

N’oublions pas non plus la romancière Mrs Ariadne Oliver, apparaissant dans Mr Parker Pyne (1934), amie du détective Hercule Poirot. Cette Mrs Oliver ne serait ni plus ni moins qu’un avatar d’Agatha Christie.

Dorothy L. Sayers, première femme à obtenir un diplôme d’études médiévales à l’université d’Oxford, propose une autre vision de la femme détective avec son héroïne Harriet Vane, qui a pour caractéristique d’être séduite puis de se marier avec le personnage phare de Dorothy Sayers, Lord Peter Wimsey (apparu en 1923 dans Lord Peter et l’inconnu). On peut suivre la rencontre des futurs époux, le mariage puis la vie du couple au gré des romans puis des nouvelles (première apparition d’Harriet dans Poison violent, en 1930).

Patricia WENTWORTH (1878-1961) donne vie à une autre vieille fille célèbre, Miss Maud Silver (dans Le masque gris en 1928) mais qui est bien une détective rémunérée, au contraire de Jane Marple.

Précisons qu’un personnage de type « vieille fille fouineuse » apparaît pour la première fois sous la plume de l’Américaine Anna Katherine GREEN (1846-1935), avec Amelia Butterworth (Le crime de Gramercy park en 1897).

Gladys MITCHELL créée, elle, Mrs Lady Béatrice Lestrange Bradley en 1929, conseillère en psychologie auprès du Ministère de l’Intérieur, dans Speedy Death.

On le constate, l’activité d’une femme détective n’est pas toujours professionnelle et dépend souvent de son statut marital ou non. Une nouvelle guerre massacrant un peu plus l’Europe, les mentalités évoluent.

Professionnellement, c’est seulement en 1973 que les femmes sont directement intégrées dans les forces de police londoniennes et non plus dans une division spéciale de cette police, avec les mêmes droits et devoirs, et le même traitement, que leurs collègues masculins.

Concernant la profession de détective privée, en 1961 the Association of British Detectives (ABI) compte 3 femmes parmi ses 115 membres.

En Angleterre, au cours des années soixante et soixante-dix, le roman policier est éclipsé par le roman d’espionnage ou le thriller. Mais les détectives, hommes comme femmes, reviendront peu à peu au premier plan.

III) Des femmes prêtes à tout.

P.D. JAMES (1920-…) dans la lignée de Dorothy Sayers, développe aussi une héroïne, Cordelia Gray, à partir de 1972 dans La proie pour l’ombre. Elle prend même plaisir à lui faire croiser son personnage principal, un homme, Adam Dalgliesh. Elle créée aussi  Kate Miskin, officier de police… et collègue d’Adam Dalgliesh.

Le héros de roman policier reste encore un homme. Ruth RENDELL  (1930-…), alias Barbara VINE, a connu la gloire avec son Reginald Wexford, mais lassée de ce héros, elle passe à d’autres personnages et thématiques. Elle déclarera même, en 1998 : « Si j’avais su qu’il [Wexford] deviendrait le personnage central d’une série, je ne lui aurai pas, dans mon premier livre, donné cinquante-deux ans mais dix-huit, et j’en aurais fait une femme ! » (in Le Monde dossiers et documents littéraires, hors-série n°12, juillet 1996, p. 4).

L’émancipation des auteures comme de leurs héroïnes est en cours dans cette Angleterre d’après guerre, parallèlement à l’émancipation féminine.

Toutefois, cela n’empêche pas certaines, comme Anne PERRY (1938-…), de situer ses histoires à l’ère victorienne, avec des héroïnes vivant des « enquêtes de couple » comme Charlotte Ellison devenue Madame Pitt, dans la lignée d’Harriet Vane de Dorothy Sayers.

Liza CODY (1944-…) fait apparaître Anna Lee dans Vidéo-dupe en 1980, une détective privée tout ce qu’il y a de plus professionnelle

Si les femmes s’émancipent professionnellement et littérairement, cela permet aussi d’évoquer des sujets plus variés et sensibles : l’homosexualité féminine, le divorce, les vies de couple difficiles etc.

La période du fresh blood, le renouveau du roman noir britannique des années quatre-vingt-dix, amène sur la scène littéraire anglaise des auteures comme Val McDERMID. Journaliste de métier, elle invente la journaliste Lindsay Gordon (dans Une mort pacifique en 1989) et la détective privée Kate Brannigan (dans Le dernier soupir en 1992). Si Lindsay est lesbienne, de l’aveu même de l’auteure, elle fait de Kate une hétérosexuelle pour mieux vendre. Le roman policier ne change pas d’orientation sexuelle si facilement.

Val McDermid est elle-même l’auteure d’une enquête sur les femmes détectives, A suitable Job for a Woman (1995), dont le titre est une référence directe au roman de P.D. James, An Unsuitable Job for a Woman (La proie pour l’ombre), et son héroïne Cordelia Gray (1972).

Sarah DUNANT (1950-…) dans La noyade de Polichinelle (1992), nous fait découvrir Hannah Wolfe, détective privée. Les héroïnes ont des métiers plus variées, plus cotés socialement, Helen West (dans Blanc comme veuve en 1988) est substitut du procureur, Sarah Fortune (Des ombres sur les miroirs en 1989) est avocate. Toutes les deux sont des personnages de Frances FYFIELD (1948-…), elle-même juriste.

Après le droit, la technique, apanage sensé être masculin dans bien des clichés, ne rebute pas des auteures comme Lynda LAPLANTE (1946-…), adepte du très strict sous-genre du Police procédural, avec notamment son inspectrice chef Jane Tennison, issue de la novélisation de la série télévisée Suspect N°1, publiée en 1995.

Jo BANNISTER (1951-…) développe son personnage de Clio Rees (apparue dans Striving with Gods en 1984), femme médecin, qui se mariera à l’inspecteur chef Harry Marsh. De son côté, Claire RAYNER (1931-…), issue du milieu médical, nous fait découvrir la femme docteur George Barnabas, dans Petits meurtres à l’hôpital en 1993.

Minette Walters (1949-…), venant du journalisme, après avoir écrit dans le roman sentimental (autre branche réputée féminine), passe au noir avec le très remarqué Chambre froide (1992), et au gré de ses publications, invente des héroïnes diverses et variées.

Dans ses ouvrages, Mo HAYDER (1969-…) met ses héroïnes, comme Phoebe Marley, plongeuse pour la police de Bristol, en face de situations quasiment horrifiques (Birdman, en 2000).

Enfin, même si elle est américaine, Elizabeth George (1949-…) ne saurait être ignorée avec sa très britannique Barbara Harvers, de Scotland Yard, faisant ses premiers pas dans Enquête dans le brouillard (1988).

Et les hommes dans tout ça ?

Peu semblent éprouver l’envie ou le besoin de mettre en scène des personnages principaux féminins. Ou alors il y a un décalage important, comme la célèbre Mma Precious Rostwane de l’Écossais Alexander McCall SMITH (1948-…) qui situe l’« Agence n°1 de Dames Détectives » de son héroïne au Botswana, dans Mma Ramotswe détective (1998). Notons qu’en 2012, la British Library a réédité The female detective d’Andrew Forrester, et que la préface est… d’Alexander McCall SMITH.

Mais si un recensement plus pointilleux s’imposerait pour le confirmer avec certitude, il ressort de cette brève étude que l’héroïne féminine, détective amatrice ou professionnelle, simple agent ou inspectrice, est d’abord un personnage d’auteure.

 SOURCES :

Le site internet de la British Library :

http://shop.bl.uk/mall/productpage.cfm/BritishLibrary/_ISBN_9780712358965/-/Revelations-of-a-Lady-Detective-%28paperback%29

« L’éternel retour », Paris : Le Monde dossiers et documents littéraires, hors-série n°12, juillet 1996, p. 1

« Dans les labyrinthes de Ruth Rendell », Paris : Le Monde dossiers et documents littéraires, hors-série n°12, juillet 1996, p. 4

HAINING (Peter), The classic era of crime fiction, Londres : Prion, 2002, p. 26-27

HAMELIN (Michel), « Romancières du crime », Paris : Lecture jeune n°75, 1995, p. 9

JACKSON (Louise A.), « The unusual case of mrs Sherlock. Memoire, identity and the real woman private detective in the twentieth-century britain », Oxford ; New York : Gender & History, Vol. 15, N°1, Avril 2003, p. 108-134

KNIGHT (Stephen), Crime fiction since 1800 : detection, death, diversity, [New York] : Palgrave Macmillan, 2010, p. 237

LEGROS CHAPUIS (Elizabeth), Des femmes dans le noir, Paris : Le coin du canal, 2012, pp. 15-34 ; 80-82

MESPLEDE (Claude), sous la dir. de,  Dictionnaire des littératures policières, Nantes : Joseph K., volume 1 et 2, 2007

REDDY (Maureen T.), « Women detectives », The Cambridge companion to crime fiction, Cambridge : Cambridge university press, Martin Priestman editor, 2003, p. 191-207

 

Le mouvement Fresh blood.

I) Origine du mouvement.

 Le Fresh blood, « sang frais »,  n’est pas un genre ou un sous genre en soi, mais l’expression pour définir le renouveau du roman noir britannique.

 À l’origine de la renaissance du roman noir en Angleterre, il y a l’œuvre âpre et violente de Robin Cook (1931-1994), qui lui-même se revendiquait de Ted Lewis (1940-1982), comme il l’explique dans la préface de Sévices : « […] dans le domaine du roman noir contemporain en Grande-Bretagne, il fut, pour ma génération du moins, le précurseur de la renaissance du genre. »

Cook débute en 1983, avec le titre On ne meurt que deux fois (Prix mystère de la critique 1984), un cycle consacré à « l’Usine », surnom du commissariat de Poland Street. Un sergent anonyme y travaille seul, dans le service des morts inexpliquées, sur des affaires qui n’intéressent personne. C’est une vision désespérée d’une société anglaise déglinguée sous Margaret Thatcher que laisse transparaître Cook au travers de chacune de ces enquêtes.

Ces œuvres ont considérablement influencé de jeunes auteurs regroupés sous la bannière du mouvement Fresh Blood, dont : Ian Rankin (1960-…), Lee Child (1954-…), John Harvey (1938-…), Nicholas Blincoe (1965-…), Val Mc Dermid (1955-…), Liza Cody (1944-…), Mark Timlin (1944-…), etc.

 En quoi ce sang est-il frais ?

Cette expression, Fresh blood, a notamment été utilisée par Maxim Jakubowski (1944-…) et Mike Ripley (1952-…) dans trois anthologies (Fresh blood, 1, 2 et 3)  éditées entre 1996 et 1999. Cet article se base notamment sur les préfaces de Mike Ripley dans les anthologies 2 et 3.

Le Fresh blood n’est-il qu’injection de réalisme dans les histoires criminelles ? Selon Mike Ripley, oui, mais en partie seulement. Car même une histoire de détectives de facture plus traditionnelle, avec des policiers conventionnels, et, en général, un cercle fermé de suspects, peut être empreinte de réalisme. Autopsie et médecine légale ne sont plus des sujets tabous et l’époque où les victimes étaient tuées par une balle entre les deux yeux est révolue.

La justesse des dialogues et de la description des problèmes sociaux en Angleterre sont probablement les éléments qui permettent d’augmenter le degré de réalisme des récits relevant du Fresh blood.

Les auteurs décrivent une Angleterre de plus en plus urbanisée, avec un brassage ethnique et culturel. Le crime devient un moyen d’accéder à l’égalité des chances, non sans risques…  Et le roman policier ne peut plus être écrit exclusivement pour se conformer à certains préceptes moraux.

II) Evolution du roman policier anglais, du classicisme à la modernité.

Pour Mike Ripley, les grands auteurs américains de romans noirs des années 40 et 50 ont démontré que les crimes pouvaient être commis, dans la vie comme en fiction, pour de tristes raisons, et être couronnés de succès –pas toujours au bénéfice du meurtrier.  Pour le roman policier anglais, dans sa forme classique, le crime ne devait pas payer.

Les auteurs du Fresh blood placent le crime dans toute sa réalité sociale, qu’il y ait une solution morale ou pas. Cet élément est l’aspect le plus réaliste de tous. Ils s’intéressent à la façon dont leurs personnages sont affectés par le crime.

Dans la préface de Sévices, en 1990,  Robin Cook souligne : « La différence entre ce que les gens ont envie de lire aujourd’hui et ce que lisaient leurs parents il y a cinquante ans a évolué de manière aussi radicale que les problèmes auxquels se trouve confrontée la société (ces réalités sociales que la littérature se doit, idéalement, de refléter), et c’est pourquoi de plus en plus de romans noirs écrits aujourd’hui en Angleterre n’ont plus rien à voir avec les deux auteurs que je viens de signaler (NDLR : Agatha Christie et P.-D. James) »

La fin du whodunit. 

Par rapport au whodunit, selon Mike Ripley, le roman Fresh blood se préoccupe du moteur et des retombées psychologiques du crime. Là où le Fresh blood va encore plus loin, c’est que non seulement l’énigme n’est plus prédominante, mais dans de nombreux cas, le crime ne l’est pas non plus.

Les histoires de ces auteurs traitent de crime, et sont remplies de voleurs, de meurtriers et de victimes. Tous en sont, d’une façon ou d’une autre, proches. Soit ils commettent un crime, soit il se produit dans leur entourage, et ils se retrouvent pris au piège. Le cœur du problème est de savoir s’ils s’en échappent ou non.

En janvier 1999, Ian Rankin , dans le journal The Independent, a constaté que l’on s’éloignait de Miss Marple d’Agatha Christie et se rapprochait d’un portrait plus réaliste du crime.  

Fresh blood versus Hardboiled.

Ian Rankin, dans l’article de The Independent : « Mais la nouvelle vague d’auteurs britanniques  se sent prisonnière de cela, et nombreux ont commencé à écrire du point de vue du criminel, ou du point de vue d’une nouvelle espèce de privé. Quelques uns ont même choisi de localiser leurs histoires aux États-Unis, en hommage aux auteurs qu’ils admirent, ou parce qu’ils ont un œil sur le marché des ventes américain. Ou peut être juste pour montrer qu’ils peuvent. ».

Pour Mike Ripley, le mouvement Fresh blood a été influencé par l’émergence d’une scène revitalisée du hardboiled Américain par Elmore Leonard (1925-2013), James Ellroy (1948-…), James Lee Burke (1936-…), Sarah Paretsky (1947-…), James Crumley (1939-2008), etc., et par un regain d’intérêt pour certains des maîtres passés du genre comme Charles Williams (1909-1975), Charles Willeford (1919-1988) et David Goodis (1917-1967).

Avec le temps, en prenant confiance, les auteurs du mouvement Fresh blood prennent le risque d’implanter leurs histoires en Amérique, la patrie mère spirituelle du style hardboiled qui les a influencés, et ils sont crédibles. L’une des dernières contraintes de l’écriture britannique criminelle a été vaincue.

La « nouvelle vague » des années quatre-vingt-dix n’est pas obsédée par l’envie de ressembler aux grands (auteurs) américains, c’est simplement un exemple de la nouvelle attitude, parmi les auteurs, envers la fiction policière. Cela leur donne une nouvelle trame sur laquelle travailler, de nouveaux problèmes sociaux vers lesquels tourner leurs observations analytiques. 

III) Après la vague.

Un dénominateur commun, mais de nombreuses divergences.

Le mouvement Fresh blood n’est pas un groupe homogène comme sa description devrait l’impliquer. Il y a des différences très nettes dans l’approche entre les sexes, les appartenances politiques, la notion de crime ou sa solution morale, ou dans sa technique.

Mais Il y a un facteur commun, identifié par Stella Duffy (1963-…) dans A Career In Crime (Ed. by Helen Windrath, Women’s Press, 1999) : « Ce que la plupart d’entre nous ont en commun, c’est la substance de nos méchants. Ils sont souvent aussi intéressants (sinon plus) que le héros. Parfois nous ne mettons même pas de héros en scène. Et cette « nouvelle vague » de méchants s’en tire régulièrement. Les flics n’arrivent pas à la fin de nos livres pour jeter les mauvais garçons en prison, laissant ainsi la société meilleure. Pas seulement ça, mais le personnage principal auquel le lecteur est sensé s’identifier est souvent aussi déplaisant que le méchant désigné. Il y a une confusion des lignes entre le bien et le mal, entre les gentils et les méchants. Un peu comme dans la vraie vie. »

Dans la lignée du Fresh blood.

Comme le précise Fraçois Guérif (1944-…) dans le dossier consacré à Robin Cook, dans le numéro 100 de la revue 813, David Peace (1967-…), comme tant d’autres, est l’héritier de ce renouveau du roman noir initié par Robin Cook.

Ian Rankin, dans son interview en 2012 par la revue Alibi (numéro 8), montre bien que la dimension sociale et réaliste du roman noir est intégrée dans les littératures policières britanniques, et qu’il reste convaincu de sa démarche d’écrivain : « Ce qui m’intéresse, c’est le réalisme social. J’aime que l’on dise quelque chose sur un pays, les gens, la politique, la société. […] Je veux écrire sur le désordre ambiant dans lequel nous nous trouvons. Raconter comment, nous, les êtres humains, nous foutons notre propre merde. »

Sources :

DUFFY (Stella) et al., « Writing the Villain in Crime Fiction », A career in crime : inside information from leading women writers, Londres : The Women’s Press, Helen Windrath editor, 1999, p. 94.

GUERIF (François), « Paroles d’éditeur », Paris : 813 n°100, printemps 2007. P.8-11

JAKUBOWSKI (Maxim), « Grande-Bretagne », [Nantes] : Joseph K., in Dictionnaire des littératures policières, volume 1, 2003, p. 769.

LEWIS (Ted), Sévices, Paris : Rivages (Rivages-Noir ; 152), 1993, p.7

MESPLEDE (Claude), « Cook, Robin », [Nantes] : Joseph K., in Dictionnaire des littératures policières, volume 1, 2003, p. 411.

MESPLEDE (Claude), « Rankin, Ian », [Nantes] : Joseph K., in Dictionnaire des littératures policières, volume 2, 2003, p. 537.

RANKIN (IAN), « Literary notes : a whodunit is born every 13 hours », The Independent, 30 janvier 1999.

RANKIN (IAN), « Éloge du désordre », Paris : Alibi, Saison 2, Automne 2012, numéro 8, p. 55-63

RIPLEY (Mike), JAKUBOWSKI (Maxim), Fresh blood 2, Londres : The Do-Not Press, 1997, p. 7-9

RIPLEY (Mike), JAKUBOWSKI (Maxim), Fresh blood 3, Londres : The Do-Not Press, 1999, p. 5-8

 

 

L’inspecteur, un personnage prépondérant dans le roman policier anglais ?

La figure de l’inspecteur est incontournable dans l’histoire du roman policier, c’est une évidence. Personnage principal ou secondaire, l’inspecteur est là, représentant de l’ordre.

Concernant le polar anglo-saxon, si l’on ne traite que des auteurs irlandais ou originaires du Royaume-Uni recensés dans le Dictionnaire des littératures policières, plus de soixante d’entre eux ont développé un détective officiel comme héros récurrent de leurs histoires, nous ne pourrons être exhaustifs. En sachant que ce dictionnaire s’arrête en 2007 et ne traite que des auteurs traduits en français ! Précisons que Mo HAYDER (1962-…) faisant l’objet d’un autre article sur ce blog, nous vous renvoyons à sa lecture.

Par souci de lisibilité nous donnons le titre traduit des œuvres citées, mais la date de publication concerne la première publication en langue originale, de façon à mieux situer l’évolution chronologique. Un bon détective se doit d’être attentif, n’est-ce pas ?

1) L’ère victorienne.

Le roman policier prend forme au XIXe siècle, en pleine ère dite victorienne. L’auteur majeur de cette période, Charles DICKENS (1812-1870), s’interrogeant sur la justice et la criminalité de son pays, allant jusqu’à rencontrer les inspecteurs de la toute jeune Scotland Yard, finit par créer son propre inspecteur, Bucket, dans Bleack House (1852-1853). Un célèbre ami de Dickens, Wilkie COLLINS (1824-1889), fera naître sous sa plume le sergent Cuff, dans La Pierre de lune (1868). Enfin, précisons tout de même qu’Arthur Conan DOYLE (1859-1930) crée de bien infortunés inspecteurs pour servir de faire valoir à Sherlock Holmes, dont l’inspecteur Lestrade.

Depuis, d’autres auteurs ont pris plaisir à retourner à l’époque victorienne. La plus fameuse en ce domaine est Anne PERRY (1938-…), qui publie en 1979 L’étrangleur de Cater street, avec pour héros Charlotte Ellison et l’inspecteur Thomas Pitt, enquêtant dans le Londres de 1881. En plus de ce couple, Anne PERRY va développer en 1990, à partir d’Un étranger dans le miroir, une série autour de l’inspecteur William Monk, se situant dans les années 1850. Notons que les Pitt et Monk seront presque voisins.
Plus modestement en terme de production, Jean STUBBS (1926-2012), quant à elle, donnera vie à l’inspecteur John Joseph Lintott, dans Chère Laura, en 1973.

2) Le vingtième siècle et au-delà.

En tout premier lieu, rendons honneur à celle qui fut l’invitée du festival Quais du Polar, à Lyon, cette année, Madame la Baronne P.D. JAMES (1920-…), et à son inspecteur poète Adam Dalgliesh, agissant A visage découvert en 1962.
Les grandes figures d’inspecteurs ne manquent pas. Se confrontant aux tueurs les plus sadiques depuis Dernier battement de cils (2001), l’inspecteur Tom Thorne, de Mark BILLINGHAM (1961-…) ne s’en laisse pas compter. Georges Gideon, créé par le très prolifique John CREASY (1908-1973), montre l’exemple dans 24 heures de la vie d’un flic (1955). Son aîné, l’inspecteur Roger West, né du même auteur, fait ses débuts dans Morts accidentelles (1943). Roderick Alleyn, dépeint la première fois par la très britannique Néo-zélandaise Ngaio MARSH (1895-1982) dans Et vous êtes prié d’assister au meurtre de… (1934), a dû mal à se départir de ses origines aristocratiques.

Les inspecteurs sont rarement solitaires dans l’exercice de leurs fonctions, et l’Irlandais Ken BRUEN (1951-…) nous offre un duo de choc avec ses deux londoniens Roberts et Brants, dits R&B, qui débutent dans Le gros coup en 1998. De leur côté, le superintendant Andrew Daziel et le sergent Peter Pascoe (Une femme très sociable, 1970), jouent un peu plus la carte de l’humour, dans le Mid-Yorkshire, sous la plume de Reginald HILL (1936-2012).

On le constate, le crime ne se situe pas seulement à Londres ou dans sa proche banlieue. L’Ecossais Ian RANKIN (1960-…) nous fait visiter, à sa façon, la vile d’Edimbourg via l’inspecteur John Rebus, au travail dans L’étrangleur d’Edimbourg en 1987. Son compatriote William McILVANNEY (1936-…) met Glasgow sous la surveillance de l’inspecteur Jack Laidlaw, avec un titre éponyme Laidlaw (1977). Le Britannique Graham HURLEY (1946-…) place son héros l’inspecteur Joe Faraday à la tête de la brigade de Portsmouth, dans Disparu en mer (2000). John HARVEY (1938-…) met en scène l’inspecteur principal Charlie Resnick au sein de la brigade criminelle de Nottingham, dans Cœurs solitaires en 1989.

Notons la particularité du sergent créé par Robin COOK (1931-1994) dans Il est mort les yeux ouverts (1983), qui reste rigoureusement anonyme.

Si le crime et la société sont au cœur de ces romans, cela n’empêche pas nos détectives d’enquêter dans des univers à côté de la réalité, pour donner plus de marge de manœuvre à leur auteur.

3) Les crimes d’à côté.

Si nous prenons le cas de Ruth RENDELL (1930-…), son inspecteur chef Reginald Wexford, apparu dans Un amour importun en 1964, travaille dans la ville imaginaire de Kingsmarkham, située dans le Sussex, bien réel lui.
Un autre inspecteur célèbre, Tom Barnaby, né de Caroline GRAHAM (1931-…), enquête dans le comté imaginaire de Midsomer et son QG tout aussi hypothétique se trouve dans la ville de Causton, présentée dans sa première aventure, Meurtres à Bagder’s Drift en 1987.

Colin WATSON (1920-1982) situe le rayon d’action de l’inspecteur Walter Purbright, avec Les potins de Flaxborough (1958) dans la ville imaginaire de… Flaxborough, dans la région de Nottingham. L’inspecteur chef Maurice Martineau de Granchester évolue dans une Manchester décalée selon les besoins de Maurice PROCTER (1906-1973). Il apparaît en France avec Le plombier de minuit en 1957.

Pour les auteurs voulant sortir de l’archipel britannique tout en se situant dans notre réalité, il ne reste rien de moins que le monde.

4) Loin d’Albion.

La reine Victoria était réputée posséder un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. On osera dire que sur la planète polar, le soleil ne se lève jamais.

Robert WILSON (1957-…), dans Meurtres à Séville, en 2003, commence la série du commissaire espagnol Javier Falcon. Le Gallois David SERAFIN (1936-…) met en scène le commissaire Luis Bernal, dans des aventures peu traduites (seulement Corrida dans le métro en 1982 et L’assassinat des Canaries en 1987).
En Italie, vous pourrez croiser en province le commissaire Trotti (Parallèles convergentes, 1982), de Timothy WILLIAMS (1946-…), le commissaire romain Aurelio Zen (Piège à rats, 1988), de Michael DIBDIN (1947-2007), ou encore à Florence l’adjudant Guarnaccia (Le gentleman florentin, 1981), de Magdalen NABB (1947-2007).

Plus ancré dans le passé impérialiste du Royaume-Uni, l’inspecteur J. Chafik, de la Sûreté de Bagdad (Le diable est un gentleman, 1947), œuvre en Irak, essentiellement à travers les nouvelles de son auteur, Charles B. CHILD (1903-1993). Encore plus à l’Est, H. R. F. KEATING (1926-2011) préfère envoyer l’inspecteur Ganesh Ghote à Bombay (Le meurtre parfait, 1964). James McCLURE (1939-2006) fait évoluer son duo, le lieutenant afrikaner Tromp Kramer et le sergent bantou Mickey Zondi dans l’univers plus étouffant de l’Afrique du Sud en pleine apartheid (Le cochon qui fume, 1971).

Sous des latitudes plus fraîches, l’inspecteur-chef Piet Van der Valk, de Nicolas FREELING (1927-2003), enquête à Amsterdam avec L’amour à Amsterdam (1962).

A la lecture de cet article, on remarque la variété des grades mais aussi l’aspect très masculin du métier. En sachant qu’il ne s’agit là que d’un panel de personnages et d’auteurs. Ces romans, dans leurs structures, vont du Whodunit au police procedural, en passant par le roman noir et le thriller. Beaucoup de ces auteurs (comme Reginald HILL, Maurice PROCTER, etc.) sont devenus introuvables. Il n’est pas impossible que la profusion d’inspecteurs ne rende la concurrence impitoyable. Dur métier que celui de détective !

La délicate affaire de la police privée

I] Au nom de la loi.

D’après le code de la sécurité intérieure, en France, au livre VI, titre II, il existe des agents de recherche privés. Mais qu’est-ce qu’un agent de recherche aux yeux de la loi ?

Il s’agit, à l’article L621-1, d’une « profession libérale qui consiste, pour une personne, à recueillir, même sans faire état de sa qualité ni révéler l’objet de sa mission, des informations ou renseignements destinés à des tiers, en vue de la défense de leurs intérêts. »
Notons la précision qui intéresse auteurs comme lecteurs de romans policiers, « même sans faire état de sa qualité, ni révéler l’objet de sa mission », elle permet de spéculer sur bien des mystères. Cette profession s’honore d’un code de déontologie, dont on notera aussi, peut-être pour éviter aux aspirants détectives d’avoir une vision trop romancée de la profession, que la sobriété est mise en exergue dès l’article 6.

L’arsenal législatif, comme le veut l’expression consacrée, offre donc en France un certain encadrement de la profession.
Mais nous direz-vous, l’objet de notre propos au sein des Voyageurs du soir ne serait-il pas le détective privé anglais ?

II] Aux origines de la police privée

Certes, mais à tout seigneur tout honneur, le premier détective privé était un Français. Quand Eugène-François Vidocq (1775-1857), à 57 ans, démissionne de son poste de Chef de la sûreté en novembre 1832, fonction qu’il aura occupé six mois, il fonde à Paris, au 12 rue de la Cloche-Perce, le Bureau de renseignements universels dans l’intérêt du commerce. Il va poser les bases du métier de détective privé. Un terme, d’ailleurs, inconnu en France à l’époque. Il est d’abord un agent de renseignements, nous verrons que le terme de détective privé n’est pas le plus revendiqué de nos jours.

Vidocq, donc, pose les bases suivantes : une agence, un client privé, une recherche d’ordre privée.
Le détective privé est un professionnel, et le nom même de l’agence créée par Vidocq détaille une des activités principales : la recherche dans l’intérêt du commerce, en somme, le renseignement est au cœur du métier. C’est aussi un souci d’honorabilité. Les affaires de mœurs et notamment conjugales, dites « intimes » et « confidentielles », font partie des activités du détective privé dès cette époque et imposent elles aussi « célérité et discrétion ». Un détective privé garde aussi bien ses sources que ses clients.

Ce détective, ce terme même qui aura un si grand succès, naîtra dans la même période à Londres, après la fondation de la Police Métropolitaine (la fameuse Scotland Yard) en 1829 et notamment la création d’inspecteurs de police en civil au sein du Detective Department of Scotland Yard, en 1842. Il officialise le terme de detective, qui traversera la Manche en 1867.

Et si Vidocq ouvre la toute première agence de détectives, et il envisagera d’ailleurs d’installer une agence supplémentaire à Londres, ces dernières vont fleurir dans la capitale britannique.

Le détective privé connaîtra aussi un franc succès outre-Atlantique, avec la création de la non moins célèbre agence Pinkerton en 1850.

III] Détective ou enquêteur ?

L’engouement pour le terme et l’image même du détective privé en France, et en Angleterre, se fera en grande partie par la littérature populaire, notamment le développement des dime novels (« romans à deux sous ») venues d’Amérique et l’apparition du détective Nick Carter, créé en 1886 par l’Américain John R. Coryell (1851-1924).

De nos jours, par réaction, par opposition à l’image fantasmée du détective privé sur plus d’un siècle, les professionnels préfèrent l’appellation en France d’enquêteur privé ou agent de recherche, ou encore private investigator ou inquiry agent chez nos voisins.

Toutefois, notre détective privé britannique doit prendre garde puisque, récemment, des réformes visent à mieux contrôler son statut. Si tout suit son cours, travailler sans licence sera répréhensible au Royaume-Uni, dès 2014, en termes de peine de prison et d’amendes. L’encadrement de la profession va être notablement renforcé.

Mais tout ceci n’existait pas du temps d’Arthur Conan Doyle (1859-1930) et de son incontournable Sherlock Holmes, dont la première apparition papier date de 1887, dans Une étude en rouge, à une époque où le scientisme bat son plein. Néanmoins, le célèbre enquêteur n’avait pas officiellement d’agence, n’avait pas officiellement de métier, on se doit de le considérer plutôt dans le registre des détectives amateurs.

Il est certain qu’après le chevalier Dupin de l’Américain Edgard Allan Poe, apparu en 1841, Holmes renforce le rôle de la réflexion dans le déroulement de l’enquête. Et ce jeu autour d’une enquête, où le lecteur va essayer de deviner qui a commis le crime va permettre le développement du roman à énigme ou encore roman-jeu, le fameux Whodunit, comme nous l’avons vu dans le précédent billet.

Avis aux amateurs :

Pour les institutions et associations qui s’intéressent au développement des détectives privés en France, de Vidocq à Nestor Burma, consultez le catalogue des expositions de Paris bibliothèques : il est possible de louer l’exposition Célérité et Discrétion, créée par la Bilipo sous la direction de Dominique Kalifa, professeur à la Sorbonne (Paris 1).

Nous vous recommandons par ailleurs la lecture de Naissance de la police privée, par Dominique Kalifa, paru chez Plon en 2000.