Tous les articles par Mathilde Chicaud

Des Fleurs pour Algernon, Daniel Keyes

Sur la couverture au fond gris noir filigrané de symboles dorés, une souris blanche à la queue rose. Collection Science-Fiction. Et pourtant, le roman de l’écrivain américain Daniel Keyes intitulé Des Fleurs pour Algernon n’est pas un énième roman de science-fiction pessimiste décrivant une lugubre société moderniste dominée par de terrifiantes machines. C’est bien plus que cela… c’est à la fois un journal, un conte et un essai philosophique, qui questionne notre vision du handicap et la notion d’intelligence.

Source : J’ai lu

 

“Conte randu n°1
3 mars. Le Dr. Strauss dit que je devrez écrire tout ce que je panse et que je me rapèle et tout ce qui marive à partir de maintenan. Je sait pas pourquoi mais il dit que ces un portan pour qu’ils voie si ils peuve mutilisé. J’espaire qu’ils mutiliserons pas que Miss Kinnian dit qu’ils peuve peut être me rendre un télijan.”

KEYES Daniel, Des Fleurs pour Algernon, Paris : J’ai lu, 2011, incipit.

 

Il était une fois… Charlie Gordon

Charlie Gordon est un homme-enfant de 32 ans, doux et enthousiaste, qui rêve de devenir intelligent “pour avoir des tas d’amis” et remplir de fierté sa famille qui l’a jadis rejeté. Grâce à sa seule volonté, et malgré son faible QI ne dépassant pas 70, il se bat pour devenir chaque jour plus autonome, en travaillant au sein d’une boulangerie, et surtout en prenant des cours au Collège Beekman pour adultes attardés avec sa professeure Mlle Kinnian. Sa motivation est telle qu’il est sélectionné pour bénéficier d’une opération inédite, jusqu’alors uniquement testée sur les animaux, et destinée à tripler son QI.
Il est chargé de consigner ses impressions dans des comptes-rendus afin que les scientifiques suivent son évolution intellectuelle. Le récit prend ainsi la forme d’un journal rédigé à la première personne, et où est rendue perceptible la fulgurante progression de Charlie, les premiers “conte randu” cousus de fautes et dénués de ponctuation laissant peu à peu place à des phrases complexes, à des réflexions philosophiques, mais aussi à des préoccupations personnelles et sentimentales.
Mais alors que son QI ne cesse d’augmenter, entraînant tout à la fois satisfaction et désillusion, la souris prénommée Algernon, ayant elle aussi vu son intelligence décuplée, et pour qui il s’est pris d’affection, commence à se comporter de façon étrange…

Il s’agit à l’origine d’une nouvelle, parue pour la première fois en avril 1959 dans The Magazine of Fantasy and Science-Fiction n°95, et qui a remporté le prix Hugo de la meilleure nouvelle courte l’année suivante, développée et quelque peu modifiée pour prendre  la forme d’un roman. Le récit a ensuite fait l’objet de nombreuses adaptations, en série télévisée (« The Two Worlds of Charly Gordon », 1961, « Des Fleurs pour Algernon », réalisé par David Delrieux en 2006), puis en film (« Charly », réalisé par Ralph Nelson en 1968), en comédie musicale et au théâtre.

 

Un conte philosophique

Ce récit, très narratif, tient aussi du conte ou de la fable, de par une morale sous-jacente et la réflexion autour de notions universelles telles que la mémoire, l’intelligence, les relations sociales, les émotions…

Au fur et à mesure que ses capacités intellectuelles croissent, Charlie commence à se souvenir, à faire des rêves mettant en scène le passé, à prendre conscience du temps qui passe, qui est passé, qui vient, et donc à sa condition de mortel, à l’éphémère…

“C’est déconcertant, mais je vais me mettre à tout découvrir de ma vie.”

KEYES Daniel, Des Fleurs pour Algernon, Paris : J’ai lu, 2011, p. 59.

Face à ce flot soudain de souvenirs, dont il ne sait s’ils sont réels ou inventés, il oscille entre regret et acceptation : faut-il qu’il revoie ses parents ? Doit-il pardonner à ses collègues ? A-t-il bien fait d’accepter l’opération ? N’était-il pas heureux avant, même avec un faible QI ?

Ce sentiment d’insatisfaction apparaît et s’accroît en même temps que son intelligence, comme si cette dernière, en élargissant son champ des possibles, le perdait parmi toutes ces possibilités, toutes ces décisions, ces responsabilités à prendre, à tenir, à défendre. Même devenu autonome, suprêmement intelligent, n’a-t-il vraiment plus besoin d’aide ? Ou plutôt : pourquoi refuse-t-il désormais l’aide d’autrui, s’enfermant dans sa solitude ? Orgueil ? Inconscience ? Timidité ? Méfiance ?

 

Humanité et empathie

Charlie Gordon est comme un point d’ancrage autour duquel gravitent hommes, êtres et choses, et c’est par lui que l’auteur questionne les relations à l’Autre, principalement ses relations avec les autres humains (bien que la relation avec la souris Algernon soit aussi abordée). Ce point de vue unique et subjectif est donc lacunaire (on ne sait pas comment “l’autre” voit Charlie), mais aussi extrêmement riche car permettant d’explorer toute l’ambiguïté du personnage, entre l’ancien et le nouveau Charlie, l’enfant et l’adulte…

Quant aux autres personnages, ils sont aussi décrits dans toute leur complexité : il n’y a pas de véritables “méchants”, ni de parfaits anges. Les collègues de Charlie, par exemple, se moquent de lui à ses dépens au début de l’histoire, le détestent ensuite lors de sa fulgurante ascension intellectuelle, puis finissent par s’attacher à lui et à le défendre, montrant un tout autre visage, de l’empathie. Cette dimension empathique (du grec ancien ἐν, “dans, à l’intérieur” et πάθoς, “ce qui est éprouvé”), cette compassion (du latin compassio “souffrir avec, ressentir avec”) est omniprésente dans ce livre, sans basculer cependant vers de la pitié. La fin est terriblement émouvante, et fait le lien avec le titre du livre. L’auteur arrive, sans fioritures, à nous faire prendre conscience de notre humanité, de notre capacité à éprouver, à sentir, à aimer.

“[…] l’intelligence et l’instruction qui ne sont pas tempérées par une chaleur humaine ne valent pas cher.”

KEYES Daniel, Des Fleurs pour Algernon, Paris : J’ai lu, 2011, p. 244.

 

KEYES Daniel. Des Fleurs pour Algernon. Paris : J’ai lu, 2011 (édition augmentée). 544 pages. (Collection SF).

L’ouvrage se compose de trois parties : le roman (occupant la moitié du livre environ), un essai autobiographique intitulé “Algernon, Charlie et moi”, et enfin la nouvelle originale (une dizaine de pages).

Retrouvez une chronique plus complète sur le blog de l’Arbre-en-ciel.

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Les Deux vies de Baudouin, Fabien Toulmé

« On a deux vies, et la deuxième commence quand on se rend compte qu’on n’en a qu’une. »

Confucius, VIe-Ve siècles avant notre ère

Cette citation du philosophe chinois Confucius est l’épigraphe du dernier roman graphique de Fabien Toulmé, publié en février dernier aux éditions Delcourt. Trois ans après son bouleversant témoignage en tant que père d’une jeune fille trisomique dans Ce n’est pas toi que j’attendais, il nous emmène cette-fois à la rencontre de deux frères dont la vie va être bouleversée par la maladie de l’un.

 

Source : Delcourt

Deux frères, une maladie, une nouvelle vie

Luc et Baudouin sont deux frères que tout oppose. Tandis que Luc est un baroudeur hédoniste, Baudouin est quant à lui un sage juriste introverti et misanthrope, qui rêve de devenir rock star et d’envoyer paître son patron et son travail par la même occasion. Désabusé, il  a même fabriqué une machine lui permettant de compter les jours qui le séparent de sa retraite. Une promesse d’un avenir confortable et serein qui s’évapore lorsqu’il apprend qu’il ne lui reste plus que quelques mois à vivre…

Dès lors, son frère Luc va prendre les rênes de sa vie et le pousser à tirer un peu sur ses quatre épingles et sur son costume trop étriqué. Au programme : du rock, de la chaleur et des plats épicés ! Baudouin va ainsi reprendre sa (fin de) vie en main, à moins que…

Rythme et couleurs

L’alternance du présent et du passé instaure un véritable rythme à ce récit, tant sur le plan narratif que visuel. Les souvenirs sont en effet traités en sépia, contrastant avec les couleurs vives du présent, l’occasion de souligner le très beau travail de la coloriste Valérie Sierro. Le dessin de Fabien Toulmé, clair et simple, n’en est pas moins efficace et juste. De fait, ce roman graphique se lit très rapidement, avec plaisir et tendresse, jusqu’à la chute, surprenante ou attendue selon les lecteurs !

Source : franceinfo Culturebox

Amour fraternel

Au-delà des clichés  traditionnels basés sur l’opposition entre des archétypes de l’hédonisme et de l’ascétisme, de l’optimisme et du pessimisme, ce récit traite une thématique très contemporaine : ce fameux vague à l’âme, cette impression de passer à côté de sa vie, et le courage qu’il faut, parfois, pour évoluer, prendre un nouveau chemin. L’histoire est sans doute inspirée de la vie de Fabien Toulmé. Après des études d’ingénieur en génie civil et urbanisme, celui-ci décide en effet de se consacrer à la bande dessinée après un voyage à l’étranger où il parcourt la Guyane, la Guadeloupe, le Brésil et le Bénin, que l’on retrouve d’ailleurs dans ces pages…

Sous la forme d’une fable, le récit met surtout en scène une belle histoire d’amour fraternel, traitée avec beaucoup de délicatesse.

 

TOULMÉ Fabien (scénariste et illustrateur), SIERRO Valérie (coloriste). Les Deux vies de Baudouin. Paris : Delcourt, 2017.  272 pages. (Collection Mirages).

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La Dernière fugitive, Tracy Chevalier

Après la peinture et la tapisserie, Tracy Chevalier nous fait découvrir un autre art, la couture, et plus spécifiquement l’art du quilt, à ne pas confondre avec le fameux kilt écossais. Le quilt est en fait le terme anglo-saxon pour désigner une courtepointe, ou couvre-lit, réalisé selon différentes techniques, de l’appliqué au patchwork. Autour de cet art manuel exigeant rigueur et concentration, Tracy Chevalier nous plonge dans l’Amérique du milieu du XIXe siècle, marquée par l’industrialisation et l’esclavage, à travers les yeux d’une jeune quaker, Honor Bright.

Source : Electre

Honor Bright est une couturière prodige anglaise appartenant à la Société Religieuse des Amis, un mouvement religieux fondé en Angleterre au XVIIe siècle par des dissidents de l’Église anglicane, et dont les membres sont communément appelés « quakers », littéralement « trembleurs » en anglais. Ce terme ferait référence aux Écritures, mais aussi à l’état de transe et d’extase qui pouvait saisir certains fidèles au cours des cultes.

Abandonnée par son fiancé britannique, Honor décide de suivre sa sœur Grace en Amérique, celle-ci devant épouser un jeune Anglais émigré dans l’Ohio. Malheureusement, elle se retrouve vite seule au sein de ce Nouveau Monde, si différent de sa terre natale, tant au niveau des mœurs que de l’environnement. Même l’art du quilt est différent, l’appliqué  – où les fragments sont cousus directement sur un même tissu – étant privilégié au patchwork, où les morceaux de tissus sont assemblés un à un pour former une seule et même pièce. Néanmoins, le quotidien de la jeune quaker, partagé entre couture, tâches domestiques et prière, est perturbé par la découverte du « chemin de fer clandestin », un réseau de routes secrètes tracées par les esclaves pour rejoindre les terres libres du Canada. Tiraillée entre le désir d’aider les fugitifs, les recommandations de neutralité de sa nouvelle famille et son attirance envers Donovan, un chasseur d’esclaves sans scrupules mais amoureux d’elle, Honor Bright apprend petit-à-petit à se forger ses propres convictions et sa propre pensée.

Tracy Chevalier mêle de nouveau avec doigté et brio faits historiques et destins individuels, avec ce souci du détail et de l’authenticité qui la caractérise, tout comme un style narratif clair, fluide et très sensoriel. Les personnages sont tous dépeints avec beaucoup de délicatesse, même les plus sombres d’entre eux. Les femmes occupent en outre une place prépondérante, comme dans ses autres ouvrages. De fil en aiguille, Honor Bright s’émancipe, et finit par trouver sa place au sein de ce Nouveau Monde, telle une pièce d’un patchwork.

CHEVALIER Tracy. La Dernière fugitive. Paris : Quai Voltaire/Les Éditions de la Table Ronde, 2013. 384 pages.

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Mãn, Kim Thúy

Mãn… derrière ce titre laconique et mystérieux se cache un roman délicat et sensoriel, qui nous plonge dans les effluves de la cuisine vietnamienne, tout en nous faisant vivre le quotidien d’une jeune femme vietnamienne réfugiée au Canada. Un récit paré de blanc, le blanc du riz et de la noix de coco, d’une peau de porcelaine, d’une écriture entrecoupée de silences et de respirations.

Source : éditions Liana Lévi

« Celle pour qui il ne reste plus rien à désirer »

Mãn est une jeune femme vietnamienne qui a été abandonnée à la naissance. Déposée dans le potager d’un temple bouddhiste, elle est alors recueillie par une moniale qui la nourrit d’eau, de lait et de riz. Elle est ensuite confiée à une autre femme, une enseignante qui lui transmet son amour des mots, et lui apprend le français en lui lisant chaque soir des extraits d’Une Vie de Guy de Maupassant. Trois mères donc : celle qui met au monde, celle qui recueille et celle qui élève.

Mariée à un restaurateur vietnamien, Mãn part vivre au Canada, à Montréal, où elle aide son mari dans son petit restaurant de plats traditionnels, fréquenté par une maigre clientèle d’immigrés. Une vie faire de renonciation et d’abnégation, entrecoupée de petites joies : le réconfort des plats de son enfance, l’amitié fusionnelle avec une jeune femme nommée Julie, la naissance de ses enfants… Poussée par son amie Julie, elle devient finalement une cheffe renommée et trouve le véritable amour en la personne de Luc, un jeune chef français.

« (…) je m’appelle Mãn, qui veut dire “parfaitement comblée” ou “qu’il ne reste plus rien à désirer” ou “que tous les vœux ont été exaucés”. Je ne peux rien demander de plus, car mon nom m’impose cet état de satisfaction et d’assouvissement. »

THÚY Kim, Mãn, Paris : éditions Liana Levi, 2013, p. 34-35.

(Dans notre culture judéo-chrétienne, difficile de ne pas faire le rapprochement avec la « manne », la nourriture miraculeuse Hébreux dans le désert pendant l’Exode, une nourriture fine et blanche tombée du ciel…)

Une immersion dans la culture vietnamienne

L’écriture est ici marquée par la propre histoire de l’auteur, Kim Thúy, née à Saïgon en 1968 pendant la guerre du Vietnam, qu’elle fuit avec ses parents en tant que boat-people à l’âge de 10 ans pour le Québec. Après des études de linguistique et de droit, elle exerce de nombreux métiers, dont celui de restauratrice, avant de se consacrer exclusivement à l’écriture. Son premier roman, Ru, (« petit ruisseau » en français), rapporte d’ailleurs ses souvenirs en tant que réfugiée vietnamienne, au fil de sa pensée, ruisselante comme l’eau.

Source : Pixabay

À travers l’histoire de Mãn, nous découvrons aussi la cuisine vietnamienne, le rapport presque cérémonial à la nourriture, à travers des gestes précis et réfléchis, que ce soit dans la préparation ou dans la dégustation.

« Les mères enseignaient à  leurs filles à cuisiner à voix basse, en chuchotant afin d’éviter le vol des recettes par les voisines, qui pourraient séduire leurs maris avec les mêmes plats. Les traditions culinaires se transmettaient en secret, tels des tours de magie, entre maître et apprenti, un geste à la fois, selon le rythme du quotidien. Dans l’ordre naturel, les filles apprenaient donc à mesurer la quantité d’eau pour le riz avec la première phalange de l’index, à tailler les « piments vicieux » (ót hiêm) avec la pointe du couteau pour les transformer en fleurs inoffensives, à éplucher les mangues de la base à la pointe pour ne pas contredire le sens des fibres… »

THÚY Kim, Mãn, Paris : éditions Liana Levi, 2013, p. 12.

Blancheur : pureté et silence

Le roman est construit sous la forme de courts chapitres avec un court titre en vietnamien, accompagné de sa traduction, dans la marge latérale : chuôi, « banane » ; con sóc, « écureuil »; tho, « poème », màu, « couleur », mùa, « saison »… L’écriture est à l’image de ces titres concis mais évocateurs. Très particulière, elle procède en petites touches sensorielles et poétiques. Ce discours laconique, sans fioritures, laisse place à l’imaginaire.

Source : Pixabay

La couleur blanche prédomine aussi dans ce roman : blancheur de la peau de porcelaine de Mãn, des spécialités culinaires vietnamiennes à base de riz et de noix de coco, blancs laissés volontairement dans la page, dans l’histoire. Dès lors, le roman se ressent plus qu’il ne se lit.

« Elle m’emmenait chez la marchande de ces crêpes vietnamienne pour la regarder étendre le mélange de farine de riz sur une toile de coton déposée directement au-dessus d’un immense chaudron d’eau bouillante. Elle étalait le liquide en tournant sa louche sur la toile sur la recouvrir entièrement. En quelques secondes, la crème se transformait en une peau fine et translucide qu’elle décollait avec sa tige de bambou aiguisée en palette longue et mince. Maman prétendait qu’elle était la seule mère à savoir envelopper sa fille de cette crêpe pendant sa sieste pour que sa peau puisse se comparer au reflet de la neige et à l’éclat de la porcelaine. »

THÚY Kim, Mãn, Paris : éditions Liana Levi, 2013, p. 34-35.

THÚY Kim. Mãn. Paris : éditions Liana Levi, 2013. 144 pages.

Lire un extrait sur le site de l’éditeur

Mathilde Chicaud
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l'appel gourmand de la forêt

L’Appel gourmand de la forêt, Linda Louis

Délaissez vos caddies pour des paniers en osier, et vos listes de courses contre un herbier. Armés de bottes en caoutchouc et de gants rembourrés, succombez à L’Appel gourmand de la forêt, titre du très bel ouvrage de l’auteure culinaire et photographe Linda Louis, paru en 2011 aux éditions La Plage. À mi-chemin entre le guide de cueillette sauvage, le manuel d’herboristerie et le carnet de recettes, ce livre nous invite à arpenter les sentiers boisés et à redécouvrir les trésors sylvestres.

l'appel gourmand de la forêt
Source : éditions La Plage, texte et image Linda Louis

Ail des ours, sureau, ortie, violettes, cynorhodons… autant de plantes sauvages comestibles facilement identifiables et accommodables dans nos plats. Vivant en plein cœur d’une forêt dans l’Allier, Linda Louis est familière de la cueillette et de la « cuisine sauvage ». Elle partageait d’ailleurs ses astuces et ses recettes sur son site Cuisine Campagne. Par cette ouvrage, elle nous initie à la reconnaissance des plantes le plus courantes, à leur utilisation culinaire, ainsi qu’à leurs nombreux bienfaits.

Source : éditions La Plage, texte et image Linda Louis

Chaque chapitre est consacré à une plante ou à un champignon, et se compose d’une brève introduction historique, d’une fiche d’identité détaillée et enfin d’une ou plusieurs recettes. Ces dernières sont toutes plus alléchantes les unes que les autres, servies par les sublimes photographies de l’auteure : quiche aux orties, beignets aux fleurs de sureau, tapenade de trompettes-de-la-mort, crème glacée à la mûre, eau de bouleau, riz-au-lait au sucre de violette, kéfir de fraises des bois, crème de châtaignes… Elles redonnent goût à une cuisine simple, plus végétale, riche en saveurs mais aussi en bienfaits nutritionnels, puisque ces plantes possèdent toutes de nombreuses propriétés médicinales, et nous rappellent l’adage d’Hippocrate, « médecin » grec des Ve et IVe siècles avant notre ère :

« Que ton alimentation soit ta première médecine. »

Colorée et ludique, la cuisine sauvage n’en est pas moins gourmande, et est aussi synonyme de partage et de convivialité. En feuilletant le livre de Linda Louis, en s’arrêtant sur la photographie d’un superbe paysage, d’un panier rempli de châtaignes ou de mûres, qui ne se souvient pas d’une escapade en forêt, suivi d’un festin sylvestre, de l’omelette aux champignons aux châtaignes rôties au feu de bois, en passant par la confiture de mûres ?

Source : éditions La Plage, texte et image Linda Louis

Vous n’aurez ensuite plus qu’une envie : intégrer ces délices végétaux dans vos repas, et en profiter pour faire une belle promenade à l’ombre des arbres. Je partage d’ailleurs avec vous une recette tirée de mes propres carnets, très simple à réaliser (avec un peu de patience) et parfaite pour les beaux jours ensoleillés : une citronnade/limonade parfumée aux fleurs de sureau, aussi appelée « Champagne des fées ». Par leur fermentation, les fleurs de sureau permettent ainsi d’obtenir une boisson gazeuse naturelle absolument délicieuse.

Citronnade aux fleurs de sureau, ou champagne des fées

Limonade sureau
Photographie Mathilde Chicaud

Pour un litre :

  • 2 à 3 corymbes de fleurs de sureau
  • 1 citron non traité
  • 40 à 60 g de sucre en poudre, selon les goûts
  • 1 cuillère à soupe de vinaigre de cidre
  • 1 litre d’eau

Partir cueillir des fleurs de sureau vers mai-juin, récolter quelques corymbes (sortes de grappes aplaties de fleurs). Attention ! Ne pas confondre le sureau noir, comestible, avec le sureau hièble, toxique : un moyen très simple pour les distinguer est de s’assurer que le sureau choisi est un arbre, possède de fait une écorce et mesure plus de deux mètres de haut. Le sureau hièble est en effet une plante herbacée, avec une tige donc, ne dépassant pas les deux mètres. En outre, le sureau hièble fleurit plus tardivement, vers juillet-août.

Dans un grand bocal en verre, effleurer les corymbes de fleurs de sureau pour retirer les petites tiges, qui pourraient apporter un peu d’amertume.

Ajouter le sucre, le citron coupé en tranches et le vinaigre de cidre.

Recouvrir d’eau.

Mélanger à l’aide d’une cuillère en bois jusqu’à la complète dissolution du sucre.

Recouvrir le bocal d’un voile fin de type gaze à l’aide d’un élastique, et laisser fermenter 4 à 5 jours au soleil, en remuant la préparation tous les soirs à l’aide d’une cuillère en bois.

Au bout de 4 ou 5 jours, filtrer le tout et mettre en bouteille. Veiller à utiliser des bouteilles  avec capsule à vis ou bouchon à clipser, en raison du gaz contenu dans la boisson.

Servir bien frais, après une nuit minimum au frigo. Vous pouvez aussi la laisser se gazéifier davantage pendant quinze jours avant de la consommer. Elle se conserve ensuite plusieurs mois en cave.

Découvrez aussi une recette de galettes de pommes de terre à l’ortie sur mon site L’Arbre-en-ciel.

Photographie Mathilde Chicaud

LOUIS Linda. L’Appel gourmand de la forêt. Paris : La Plage, 2011. 324 pages.

Découvrir quelques pages sur le site de l’éditeur

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La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, Philippe Delerm

L’odeur suave des pommes sucrées dans la cave, l’arôme gourmande d’un croissant beurré encore tiède, la fraîcheur des petits pois que l’on écosse chez mamie.. et bien sûr la première gorgée de bière au soleil. Toutes ces petites gourmandises intenses mais fugaces, qui nous font fermer les yeux un temps et savourer l’instant. Dans son recueil de nouvelles justement intitulé La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, l’auteur français Philippe Delerm évoque trente-quatre de ses petites madeleines de Proust, dont la plupart mettent à l’honneur les plaisirs de la table.

Source : Gallimard

De petites touches évocatrices et sensorielles

Philippe Delerm nous dépeint des petits fragments de la vie quotidienne, à l’instar d’autres de ses ouvrages tels qu’Enregistrements pirates (2003) ou Le Trottoir au soleil (2011). Toutefois, La Première gorgée de bière se démarque par son écriture particulièrement sensorielle. Les descriptions ne sont pas seulement factuelles, mais procèdent par évocations. Évocation physique, à travers les arômes, les textures, les couleurs, les sons, et bien sûr les saveurs. Évocation temporelle, puisque ces « petits plaisirs » proustiens transportent l’auteur-narrateur dans ses souvenirs : des vacances au soleil, la maison de sa grand-mère, son enfance, un voyage… L’exceptionnel et l’imprévu côtoient et se confondent avec l’habitude et le quotidien.

Une saveur douce-amère

Dès lors, ce recueil de nouvelles s’apparenterait à un manuel de pensées positives et de pleine conscience dans son aspect le plus concret, en nous enjoignant à s’émerveiller des petits riens qui ponctuent notre vie. Se rendre compte de la beauté de la simplicité, de la simplicité de la beauté. S’il est si difficile d’exprimer ses émotions, Philippe Delerm parvient, par ces évocations, à toucher du doigt l’indicible. Néanmoins, chacune de ces réminiscences, aussi douce soit-elle, a un léger goût d’amertume. Sa fugacité en est la principale cause : à peine effleurée, elle s’est évaporée. La première gorgée de bière sera toujours la plus désaltérante et la plus agréable, les autres qui suivront ne seront que de pâles répétitions.

À la recherche de nos propres madeleines de Proust…

Cet ouvrage se lit avec gourmandise, d’une traite ou par petites gorgées, selon les goûts. Dans tous les cas, il nous invite à voyager dans nos propres souvenirs. En le refermant, des bribes sensorielles me sont revenues en mémoire, mes madeleines de Proust, je les ai ressenties comme si je les vivais à nouveau. Il y avait la saveur des tartines pain-beurre-chocolat des goûters après l’école, avec le bon gros pain complet et dense, recouvert de beurre demi-sel et de carrés de chocolat noir, les mains tachées du jus violin des mûres cueillies sur le chemin des vacances et dévorées jusqu’à en avoir mal au ventre, les énormes tomates biscornues mais si charnues de tonton Jojo, l’odeur de friture des bottereaux cuits dans le garage de mamie, qui nous suivait plusieurs heures durant en s’accrochant à nos vêtements, la compote de pommes encore tiède que l’on met en bocaux, le parfum des fleurs de sureau (dont on peut faire une délicieuse boisson gazeuse naturelle), les galettes de blé noir dégustées dans une petite crêperie bretonne typique, accompagnées d’une bolée de cidre brut bien frais… (liste non exhaustive).

Quels seront les plaisirs gourmands que la lecture de La Première gorgée de bière referont émerger en vous ?

DELERM Philippe. La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules. Paris : Gallimard, 1997. 96 pages. (Collection L’Arpenteur). 

Source de l’image à la une : Pixabay

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Fin de partie, Samuel Beckett

« Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. »

BECKETT Samuel, Fin de partie, Paris : Les Éditions de Minuit, 1957, p.13.

Imaginez… un personnage voûté et claudiquant sur une scène vide, assénant dès le lever de rideau cette sentence qui sonne comme une conclusion ou du moins une terrible échéance. Il s’agit pourtant du début de la pièce de théâtre Fin de partie, de Samuel Beckett (1906-1989), poète et dramaturge irlandais. Écrite à l’origine en français  en 1957, puis traduite en anglais par Beckett lui-même, la pièce est jouée pour la première le 1er avril 1957 à Londres, au Royal Court Theatre, mise en scène par Roger Blin.  Une pièce en un seul acte, sans subdivisions en scènes, qui se rattache au « théâtre de l’absurde », selon la définition du critique littéraire Martin Esslin, bien que Beckett ait toujours réfuté cette affiliation. Un théâtre qui met à bas tous les codes de la dramaturgie, hérités pour la plupart de l’Antiquité. Les personnages s’ennuient et le font savoir en baillant aux corneilles et en prenant le public à partie, il ne sa passe pas grand-chose, et la fin est déjà annoncée dès le début…

Source : Electre

« La fin est dans le commencement et cependant on continue. »

BECKETT Samuel, Fin de partie, Paris : Les Éditions de Minuit, 1957, p.89.

Un quatuor de bras cassés

Quatre personnages sont présents sur scène, tous lourdement handicapés physiquement, au point que trois d’entre eux ne peuvent plus bouger et restent statiques tout le long de la pièce. Hamm, aveugle et paraplégique, trône au centre de la scène, tel un roi déchu. Ses parents, Nell et Nagg, logent dans deux poubelles remplies de sable, et ont perdu leurs jambes dans un malencontreux accident de tandem dans les Ardennes. Seul Clov, le valet et fils adoptif de Hamm, parvient à se déplacer, quoique difficilement, mais ne peut plus s’asseoir.

Fin de partie, texte de Samuel Beckett, mise en scène de Gildas Bourdet, le 15 octobre 1988 à la Comédie Française, avec Michel Aumont (Clov), Bérangère Dautun (Nell), Roland Bertin (Hamm) et Jean-Paul Moulinot (Nagg). Photographie de Daniel Cande, 1988. Source : Gallica, BNF.

Une mise en scène de la fin du monde ?

Tout ce joli monde vit dans une maison vide, sorte de blockhaus isolé dans un environnement apocalyptique. Mais nous n’en saurons pas plus. Sont-ils les rescapés de la fin du monde ? Se sont-ils eux-mêmes isolés du reste du monde ? Sont-ils enfermés, mis à l’écart en raison de leur folie ?

« HAMM (sursautant). – Gris ! Tu as dit gris ?

CLOV. – Noir clair. Dans tout l’univers. »

BECKETT Samuel, Fin de partie, Paris : Les Éditions de Minuit, 1957, p.46.

Des relations « je t’aime moi non plus »

Les personnages entretiennent d’ailleurs entre eux des relations très ambiguës. Clov veut quitter voir tuer Hamm, mais ne s’y résout jamais. De même, Hamm est tour-à-tour cruel puis presque affectueux avec Clov. Il est nostalgique d’un passé révolu et vit dans la peur du nouveau, du renouveau : il faut « exterminer » les autres êtres vivants, de ses propres géniteurs à la moindre petite puce.

Fin de partie, texte de Samuel Beckett, mise en scène de Gildas Bourdet, le 15 octobre 1988 à la Comédie Française, avec Michel Aumont (Clov), Bérangère Dautun (Nell), Roland Bertin (Hamm) et Jean-Paul Moulinot (Nagg). Photographie de Daniel Cande, 1988. Source : Gallica, BNF.

Fin de Partie de Samuel Beckett, mise en scène de Roger Blin, au Studio des Champs-Elysées, 1957. © Roger Pic/ BnF, Arts du spectacle, cliché Michel Urtado.

Un discours sans queue ni tête : silences et répétitions

Outre la singularité de ses personnages, la pièce se caractérise par un discours sans logique, très répétitif, et ponctué de silences récurrents, spécifiés dans le texte par la didascalie « Un temps ». Les répétitions tournent quant à elles toujours autour des mêmes thèmes : le vieillissement, l’incompréhension, la dépendance et l’amertume : Hamm réclame à de nombreuses reprises son calmant (mais il n’y en a plus), Clov répète qu’il quitte Hamm (sans le faire). Tous ces procédés mettent en évidence une faillite du langage, qui ne permet pas d’exprimer le monde et les sentiments, un thème cher à Samuel Beckett, qui a lui-même souffert de mutisme au cours de sa vie.

Jeux de mots et clins d’œil

Néanmoins, la lecture de la pièce ou sa représentation est un régal pour les yeux et les oreilles, à travers de subtils jeux de mots et références essaimés çà et là, autour par exemple des épisodes du Déluge ou du Jugement Dernier dans l’Ancien Testament, ou encore au jeu. Samuel Beckett était en effet adepte des échecs.

Le choix des noms des personnages a lui aussi été sans doute mûrement réfléchi, et a donné lieu à de nombreuses hypothèses :

  • Hamm signifie « cabotin, cabochard » en anglais, c’est-à-dire un mauvais acteur.
  • Hamm peut aussi se lire comme l’abréviation de « hammer », « marteau » en anglais. Dès lors, Clov serait une déformation de « clou » en français. Nell pourrait aussi être une déformation de l’anglais « nail », qui signifie là aussi « clou », et Nagg l’abrévation de « nagel », « clou » en allemand. Cette hypothèse sonne juste pour ces personnages enfoncés dans leur mur de lamentations, immobiles et inertes, martelant encore et toujours les mêmes litanies…

Fin de partie, texte de Samuel Beckett, mise en scène de Gildas Bourdet, le 15 octobre 1988 à la Comédie Française, avec Michel Aumont (Clov), Bérangère Dautun (Nell), Roland Bertin (Hamm) et Jean-Paul Moulinot (Nagg). Photographie de Daniel Cande, 1988. Source : Gallica, BNF.

 

Fin de partie ?

Le début annonçant la fin, qu’en est-il du dénouement ? Eh bien, il semblerait qu’il soit à l’image du commencement, à moins que…

« CLOV.- […] Voyons voir… (Il promène la lunette.) Rien… rien… bien… très bien… rien… parf – (Il sursaute, baisse la lunette, l’examine, la braque de nouveau. Un temps.) Aïeaïeaïe !

HAMM.- Encore des complications ! (Clov descend de l’escabeau.) Pourvu que ça ne rebondisse pas !

[…]CLOV (regardant).- Je t’en foutrai des tomates ! Quelqu’un ! C’est quelqu’un ! […] »

BECKETT Samuel, Fin de partie, Paris : Les Éditions de Minuit, 1957, p.101.

 

 

BECKETT Samuel. Fin de partie. Paris : Les Éditions de Minuit, 1957. 112 pages. 1re représentation le 1er avril 1957 au Royal Court Theatre de Londres, mise en scène par Roger Blin. 1re représentation en France le 27 avril 1957 au studio des Champs-Élysées à Paris.

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Regarder des extraits de la pièce sur le site de l’INA

Source de l’image à la une : Pixabay

Mathilde Chicaud
Mathilde L’Arbre-en-ciel

Jack et la Mécanique du cœur

Il était une fois… un jeune garçon nommé Jack, affublé d’une horloge à la place du cœur. Une mécanique fragile, qu’il doit remonter tous les matins, et dont le moindre sentiment un tant soit peu intense peut dérégler les rouages. Mais voilà que Jack tombe amoureux…

Source : Electre

Il était une fois…

18 avril 1874, Édimbourg. Le jour le plus froid du monde. Si froid que lorsque le petit Jack naît, son cœur, complètement gelé, se brise… Une mystérieuse sage-femme-horlogère-sorcière, le Docteur Madeleine, le recueille et le sauve en remplaçant son cœur glacé par une horloge. Dès lors, il doit suivre trois règles fondamentales :

« Premièrement, ne touche pas à tes aiguilles. Deuxièmement, maîtrise ta colère. Troisièmement, ne te laisse jamais, au grand jamais, tomber amoureux. Car alors pour toujours à l’horloge de ton cœur la grande aiguille des heures transpercera ta peau, tes os imploseront, et la mécanique du cœur sera brisée de nouveau. »

 MALZIEU Mathias, La Mécanique du cœur, Paris : J’ai lu, 2009, p. 32.

Choyé par sa mère adoptive, Jack n’octroie le droit de sortir de chez lui qu’à l’âge de 10 ans. Et c’est en ce jour d’anniversaire qu’il croise la route de Miss Acacia, petite chanteuse andalouse perchée sur talons aiguilles, et qui n’y voit rien à plus de 30 centimètres à la ronde. À partir de cet instant, son destin est scellé : il fera tout pour la revoir et la séduire, quitte à affronter le sombre Joe, son rival, et à parcourir monts et contrées jusqu’en Espagne, dans un parc d’attraction désertique. Heureusement, il peut compter sur un ami de taille : le fantasque George Méliès, qui le poussera à décrocher la lune.

Une œuvre triptyque

Cette histoire, sortie de l’imaginaire de l’auteur-chanteur-compositeur Mathias Malzieu, a donné lieu non pas à une, mais à trois créations : un roman, puis un album en 2007, et enfin un film d’animation en 2014. Une œuvre  triptyque, dont chacune des trois facettes nourrit l’histoire… Mathias Malzieu est coutumier du fait, puisque l’album Monsters in Love de son groupe de rock français Dionysos était déjà inspiré de son roman autobiographique Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi, tous deux sortis en 2005 (et encore aujourd’hui avec le roman et l’album Vampire en pyjama). Mots mis en musique, mis en images, et réciproquement.

Le roman est un petit bijou, écrit tel un poème, ou plutôt une chanson, aux refrains rythmés et vibrants, et aux couplets plus mélancoliques. Il nous plonge dans une atmosphère « burtonienne », onirique et gothique, où le fantastique nourrit le réel. Les métaphores sont d’une rare finesse, elles nous font rêver autant que réfléchir. Un cœur-horloge (qu’est-ce que le temps a à voir avec les sentiments ?), une fille-acacia (« jeune-fille-en-fleurs… et en épines !), une colonne vertébrale xylophone…

Un conte initiatique, où le héros se bat avec ses émotions… Mais finalement, celles-ci ne sont peut-être pas des ennemies…

Source : AlloCiné

Le film d’animation, ponctué des chansons de l’album éponyme du groupe Dionysos, reprend assez fidèlement le récit originel, hormis quelques adaptations chronologiques et surtout, une fin différente, en suspens, laissant libre cours à notre imagination. Le décor et les personnages ont été remarquablement modélisés par la graphiste-illustratrice Nicoletta Ceccoli, qui a su retranscrire l’atmosphère du roman, entre lyrisme et romantisme noir.

Les personnages, longs et effilés, aux grands yeux expressifs, se situent entre Tim Burton et Rebecca Dautremer, tout en étant les doubles fictifs des membres de l’équipe du film :

  • Mathias Malzieu est Jack, reconnaissable à sa coupe de cheveux atypique (hérissé à l’arrière et aux longues pattes sur les joues) et à ses costumes queue-de-pie noirs.
  • Olivia Ruiz est Miss Acacia, petit oiseau andalou
  • Jean Rochefort est Georges Méliès, bondissant et à moustache
  • Grand Corps Malade est le sombre et inquiétant Joe

Le film regorge d’ailleurs de petits clins d’œil : extraits de chansons des précédents albums de Dionysos ou d’Olivia Ruiz, un groupe de squelettes musiciens s’appelle « Dionys-os » dans le train fantôme…

Davantage qu’une œuvre strictement définie par un début et une fin, Mathias Malzieu crée et vit dans un univers qui lui est propre, fait de magie, de rêve et de musique.

   

MALZIEU Mathias. La Mécanique du cœur. Paris : J’ai lu, 2009, p. 32.  (1re édition Flammarion 2007). 160 pages.

La Mécanique du cœur, 6e album du groupe de rock français Dyonisos, sorti le 5 novembre 2007.

Jack et la mécanique du cœur, film d’animation musical réalisé par Stéphane Berla et Mathias Malzieu. Sorti en salles le 5 février 2014. 1h34.

Source des images tirées du film : AlloCiné

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