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Fin de partie, Samuel Beckett

« Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. »

BECKETT Samuel, Fin de partie, Paris : Les Éditions de Minuit, 1957, p.13.

Imaginez… un personnage voûté et claudiquant sur une scène vide, assénant dès le lever de rideau cette sentence qui sonne comme une conclusion ou du moins une terrible échéance. Il s’agit pourtant du début de la pièce de théâtre Fin de partie, de Samuel Beckett (1906-1989), poète et dramaturge irlandais. Écrite à l’origine en français  en 1957, puis traduite en anglais par Beckett lui-même, la pièce est jouée pour la première le 1er avril 1957 à Londres, au Royal Court Theatre, mise en scène par Roger Blin.  Une pièce en un seul acte, sans subdivisions en scènes, qui se rattache au « théâtre de l’absurde », selon la définition du critique littéraire Martin Esslin, bien que Beckett ait toujours réfuté cette affiliation. Un théâtre qui met à bas tous les codes de la dramaturgie, hérités pour la plupart de l’Antiquité. Les personnages s’ennuient et le font savoir en baillant aux corneilles et en prenant le public à partie, il ne sa passe pas grand-chose, et la fin est déjà annoncée dès le début…

Source : Electre

« La fin est dans le commencement et cependant on continue. »

BECKETT Samuel, Fin de partie, Paris : Les Éditions de Minuit, 1957, p.89.

Un quatuor de bras cassés

Quatre personnages sont présents sur scène, tous lourdement handicapés physiquement, au point que trois d’entre eux ne peuvent plus bouger et restent statiques tout le long de la pièce. Hamm, aveugle et paraplégique, trône au centre de la scène, tel un roi déchu. Ses parents, Nell et Nagg, logent dans deux poubelles remplies de sable, et ont perdu leurs jambes dans un malencontreux accident de tandem dans les Ardennes. Seul Clov, le valet et fils adoptif de Hamm, parvient à se déplacer, quoique difficilement, mais ne peut plus s’asseoir.

Fin de partie, texte de Samuel Beckett, mise en scène de Gildas Bourdet, le 15 octobre 1988 à la Comédie Française, avec Michel Aumont (Clov), Bérangère Dautun (Nell), Roland Bertin (Hamm) et Jean-Paul Moulinot (Nagg). Photographie de Daniel Cande, 1988. Source : Gallica, BNF.

Une mise en scène de la fin du monde ?

Tout ce joli monde vit dans une maison vide, sorte de blockhaus isolé dans un environnement apocalyptique. Mais nous n’en saurons pas plus. Sont-ils les rescapés de la fin du monde ? Se sont-ils eux-mêmes isolés du reste du monde ? Sont-ils enfermés, mis à l’écart en raison de leur folie ?

« HAMM (sursautant). – Gris ! Tu as dit gris ?

CLOV. – Noir clair. Dans tout l’univers. »

BECKETT Samuel, Fin de partie, Paris : Les Éditions de Minuit, 1957, p.46.

Des relations « je t’aime moi non plus »

Les personnages entretiennent d’ailleurs entre eux des relations très ambiguës. Clov veut quitter voir tuer Hamm, mais ne s’y résout jamais. De même, Hamm est tour-à-tour cruel puis presque affectueux avec Clov. Il est nostalgique d’un passé révolu et vit dans la peur du nouveau, du renouveau : il faut « exterminer » les autres êtres vivants, de ses propres géniteurs à la moindre petite puce.

Fin de partie, texte de Samuel Beckett, mise en scène de Gildas Bourdet, le 15 octobre 1988 à la Comédie Française, avec Michel Aumont (Clov), Bérangère Dautun (Nell), Roland Bertin (Hamm) et Jean-Paul Moulinot (Nagg). Photographie de Daniel Cande, 1988. Source : Gallica, BNF.

Fin de Partie de Samuel Beckett, mise en scène de Roger Blin, au Studio des Champs-Elysées, 1957. © Roger Pic/ BnF, Arts du spectacle, cliché Michel Urtado.

Un discours sans queue ni tête : silences et répétitions

Outre la singularité de ses personnages, la pièce se caractérise par un discours sans logique, très répétitif, et ponctué de silences récurrents, spécifiés dans le texte par la didascalie « Un temps ». Les répétitions tournent quant à elles toujours autour des mêmes thèmes : le vieillissement, l’incompréhension, la dépendance et l’amertume : Hamm réclame à de nombreuses reprises son calmant (mais il n’y en a plus), Clov répète qu’il quitte Hamm (sans le faire). Tous ces procédés mettent en évidence une faillite du langage, qui ne permet pas d’exprimer le monde et les sentiments, un thème cher à Samuel Beckett, qui a lui-même souffert de mutisme au cours de sa vie.

Jeux de mots et clins d’œil

Néanmoins, la lecture de la pièce ou sa représentation est un régal pour les yeux et les oreilles, à travers de subtils jeux de mots et références essaimés çà et là, autour par exemple des épisodes du Déluge ou du Jugement Dernier dans l’Ancien Testament, ou encore au jeu. Samuel Beckett était en effet adepte des échecs.

Le choix des noms des personnages a lui aussi été sans doute mûrement réfléchi, et a donné lieu à de nombreuses hypothèses :

  • Hamm signifie « cabotin, cabochard » en anglais, c’est-à-dire un mauvais acteur.
  • Hamm peut aussi se lire comme l’abréviation de « hammer », « marteau » en anglais. Dès lors, Clov serait une déformation de « clou » en français. Nell pourrait aussi être une déformation de l’anglais « nail », qui signifie là aussi « clou », et Nagg l’abrévation de « nagel », « clou » en allemand. Cette hypothèse sonne juste pour ces personnages enfoncés dans leur mur de lamentations, immobiles et inertes, martelant encore et toujours les mêmes litanies…

Fin de partie, texte de Samuel Beckett, mise en scène de Gildas Bourdet, le 15 octobre 1988 à la Comédie Française, avec Michel Aumont (Clov), Bérangère Dautun (Nell), Roland Bertin (Hamm) et Jean-Paul Moulinot (Nagg). Photographie de Daniel Cande, 1988. Source : Gallica, BNF.

 

Fin de partie ?

Le début annonçant la fin, qu’en est-il du dénouement ? Eh bien, il semblerait qu’il soit à l’image du commencement, à moins que…

« CLOV.- […] Voyons voir… (Il promène la lunette.) Rien… rien… bien… très bien… rien… parf – (Il sursaute, baisse la lunette, l’examine, la braque de nouveau. Un temps.) Aïeaïeaïe !

HAMM.- Encore des complications ! (Clov descend de l’escabeau.) Pourvu que ça ne rebondisse pas !

[…]CLOV (regardant).- Je t’en foutrai des tomates ! Quelqu’un ! C’est quelqu’un ! […] »

BECKETT Samuel, Fin de partie, Paris : Les Éditions de Minuit, 1957, p.101.

 

 

BECKETT Samuel. Fin de partie. Paris : Les Éditions de Minuit, 1957. 112 pages. 1re représentation le 1er avril 1957 au Royal Court Theatre de Londres, mise en scène par Roger Blin. 1re représentation en France le 27 avril 1957 au studio des Champs-Élysées à Paris.

Lire un extrait en ligne

Regarder des extraits de la pièce sur le site de l’INA

Source de l’image à la une : Pixabay

Mathilde Chicaud
Mathilde L’Arbre-en-ciel

Jeux de planches de Jean-Paul Alègre

 

Jean-Paul Alègre , né en 1951, est l’un des auteurs de théâtre les plus joués en France. Ses pièces sont représentées dans 40 pays, traduites dans 25 langues et elles sont souvent reprises dans des anthologies et des ouvrages scolaires. Alègre plaît, touche, séduit par sa sincérité et l’amour qu’il porte aux gens rencontrés sur son chemin.

« Jeux de planches » fait suite à « La Ballade des planches » publié en 1997, dont le principe était simple : sept courtes scènes qui parlent toutes du théâtre et des situations absurdes qui peuvent advenir au théâtre, sont séparées par des « chants ». Le chant du tube de fond de teint, qui voudrait bien que l’on ne le rebouche pas avant l’entrée en scène, le chant du projecteur qui se refroidit dans le théâtre désert, le chant de la petite planche qui craque au centre du plateau….

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Ici dans « Jeux de planches » Jean-Paul Alègre reprend ce principe de saynètes, il triture le théâtre dans tous les sens, adopte un regard décalé sur cet univers. Il met par exemple en scène Le Premier Mot, Le Corps du texte et le Mot de la fin où chacun exprime ses difficultés propres à son rôle, et finit par se disputer… le dernier mot !

Dans une autre saynète, Jean Lauteur (auteur dramatique), Pascal Lejuge (critique) et Mlle Aumône (fonctionnaire) entament une conversation, où chacun essaie de s’expliquer sur son travail mais cela tient plutôt du dialogue de sourd.

Il est drôle de voir Mlle Aumône se présenter, « Guillemette Aumône, sous-directrice au troisième secteur du deuxième bureau du secrétariat adjoint à la direction du Théâtre et Autres Activités Peu Rentables au ministère de la Culture, de Ce qu’il en reste, des Loisirs et du Temps Perdu», puis décrire où se trouve son bureau (il faut s’ imaginer un labyrinthe pour y parvenir) et à quel moment il est possible de la voir (là aussi accrochez-vous !).

Après avoir longuement détaillé à Jean Lauteur que toutes les pièces devant constituer son dossier de demande de subvention étaient bien dans les règles, elle lui annonce, satisfaite et enthousiaste, que sa demande n’a pas été retenue, puisqu’il commence à se faire un nom et qu’il n’a donc pas besoin de leur aide !!!

On le voit, Jean-Paul Alègre prend un ton caustique mais plein d’humanité pour décrire ce milieu qu’il connaît bien.

Célia

[Source image: Pixabay-PIRO4D et Electre]

Festival de théâtre de Noirmoutier

Chers Voyageurs,

chateau noirmoutier

Ce billet est le dernier de ce voyage théâtre qui, nous l’espérons, vous a fait découvrir des auteurs contemporains, vous questionner sur le statut du comédien, mais surtout vous a donné envie de lire et voir du théâtre !

Aussi, quelle meilleure façon de finir que de parler du festival de théâtre de Noirmoutier ? 23ème édition cette année, ce festival propose des pièces de théâtre mais également des concerts et spectacles de danse. Principalement en extérieur, les représentations mêlent anciens et nouveaux textes, avec Dom Juan ou Vol au-dessus d’un nid de coucou. Cette dernière pièce, tirée du roman de Ken Kesey, paraît particulièrement intéressante car elle interroge sur la notion de liberté et de soutien entre les êtres.

Pour connaître toute la programmation du festival, n’hésitez pas à consulter le site internet.

Nous vous souhaitons à tous un très bel été, rempli de rire et de répliques ! A très bientôt pour un prochain voyage,

Les Souffleurs de mots

Un petit théâtre en plein air ?

Chers voyageurs,

En vacances cet été sur la côté vendéenne ? Alors courez vite à L’Ile d’Olonne le mercredi 5 août 2015 pour savourer un bon vaudeville en plein air.

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Dans le cadre des Mercredis de l’été, L’Ile d’Olonne organise un spectacle festif. Commencez la soirée en flânant dans un marché de la période d’entre-deux guerres, dégustez un bon repas et une fois la nuit tombée, profitez de la représentation théâtrale de « La fille du saunier, une poulette de la mogette » pièce inédite écrite par Eveline Thomer, célèbre plume vendéenne.

Pour plus de renseignements, cliquer ici.

Petit plus : le spectacle est gratuit. Alors profitez-en, de nombreux spectacles vont avoir lieu pendant l’été en Vendée !

L’occasion de prolonger vos soirées estivales.

Les Souffleurs de Mots

Du théâtre au cinéma…

Chers Voyageurs,

Certes, il est plus pratique de lire une bonne pièce de théâtre sur la plage, pour profiter à la fois du théâtre et du soleil, mais je ne résiste pas à l’envie de mettre en avant un film : Le dernier métro de François Truffaut (1980).

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L’histoire ? Durant la Seconde guerre mondiale, sous l’Occupation, l’actrice Marion Steiner monte une pièce au théâtre Montparnasse après que son mari, juif allemand, se soit réfugié dans les sous-sols du bâtiment pour ne pas être retrouvé. Le comédien principal, Bernard Granger, va mettre en péril l’équilibre périlleux de cette pièce.

Ayant remporté 10 Césars lors de la sixième cérémonie des Césars en 1981, ce film interroge habilement le travail de création lors de bouleversements politiques et pose la question de la place de l’artiste dans des temps troublés. Les acteurs sont magnifiques de justesse (Catherine Deneuve et Gérard Depardieu) et le suspense quant à la fin de l’histoire perdure jusqu’à la fin du film.

Visuel e media

Disponible sur e-medi@, n’hésitez pas à le regarder lors d’un moment pluvieux !

Bonnes vacances à tous !

Les Souffleurs de mots

Molière du meilleur voyage

Chers voyageurs,

« Le Molière du meilleur voyage est attribué à… »

Et non, nous n’organisons pas de cérémonie de prix pour les Voyageurs du Soir mais seulement un appel à noter dans vos agendas :

la 27e Nuit des Molières en juin 2015

Encore quelques mois à tenir me direz-vous mais ne manquez surtout pas cette grande cérémonie qui fait son grand retour pour la deuxième année consécutive.

Un bon moyen de finir ce voyage en mettant une fois de plus les comédiens à l’honneur !

« Il était temps que les gens de théâtre saluent et couronnent les gens du théâtre » déclaraient en 1986 les fondateurs de la cérémonie des Molières. Depuis ce jour, tous les ans, la Nuit des Molières récompense le monde du théâtre : prix du metteur en scène, prix de la révélation masculine et féminine, prix de l’auteur francophone ou encore Molière d’honneur, …

Pour vous faire patienter, découvrez ou redécouvrez quelques uns des meilleurs moments de la Nuit des Molières 2014.

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Les Souffleurs de Mots

« Ma double vie » de Sarah Bernhardt

sarahSurnommée « La voix d’or » par Victor Hugo, « Le monstre sacré » par Jean Cocteau mais aussi « La Divine« , « Mère la chaise » ou « L’impératrice du théâtre« , Sarah Bernhardt est la première star française ayant connu une renommée internationale. Née en 1844, elle devient rapidement une actrice de théâtre au talent acclamé par les plus grands de son époque. Pour découvrir cette femme extraordinaire, quoi de mieux que de la laisser nous raconter sa vie trépidante ? Les Dames d’art vous proposent de vous plonger dans ses mémoires dans l’autobiographie « Ma double vie » signée par Sarah Bernhardt elle-même.

  • Une femme moderne et libre

Sarah_Bernhardt_by_Félix_Nadar_2 (2)Le plus beau symbole de réussite pour Sarah Bernhardt : être autant détestée qu’adorée ! Se destinant à devenir religieuse, elle se découvre un vrai talent d’actrice. Après un premier succès dans Ruy Blas de Victor Hugo (dont on dit qu’il fut un de ses nombreux amants), elle crée sa propre compagnie et achète le Théâtre de la Renaissance. Sarah Bernhardt jouera dans plus de 120 pièces de théâtre, mais aussi dans quelques films, sous la direction de Sacha Guitry notamment.

« Mes goûts un peu fantastiques, ma maigreur, ma pâleur, ma façon toute personnelle de m’habiller, mon mépris de la Mode, mon j’m’enfichisme de toutes choses, faisaient de moi un être à part. »  Sarah Bernhardt

  • Une vie de roman

William_Downey_(1829-18_),_Sarah-BenhardtDès sa jeunesse, Sarah Bernhardt ne laisse personne lui dicter sa vie. Admise à 18 ans à la Comédie Française, des rivalités avec une autre comédienne lui font quitter celle-ci au bout de quelques mois. Elle commande des pièces à Oscar Wilde, soutient Emile Zola lors de l’affaire Dreyfus et rend visite aux soldats dans les tranchées pendant la Première Guerre Mondiale. Son jeu d’actrice est unique : elle joue aussi bien des rôles masculins ou féminins, elle aime mettre en scène ses agonies, une déclamation au style baroque  … Elle joue avec les faux semblants, allant même jusqu’à subir un lifting chirurgical, en 1912 !

Signature cinéma

Côté courtes de Jean-Paul Alègre

Chers Voyageurs,

cotecourte

Voici à présent le dernier ouvrage de notre voyage « Théâtre, viens voir les comédiens ! » C’est le recueil de pièces Côté courtes de Jean-Paul Alègre, auteur avec qui nous avions déjà ouvert ce voyage voilà à présent plusieurs mois.

Ce livre donne la part belle aux jeux de mots et autres calembours qui feront sourire et même rire le lecteur. Ces différentes scènes sont également parfaites pour des lectures théâtralisées courtes mais qui frappent les esprits !

Je ne résiste d’ailleurs pas à vous donner un court extrait de « Confusions scolaires » qui vous donnera le ton de tout le recueil :

 » Comme c’est la dix-septième fois que je reçois des courriers ne correspondant que de très loin à la réalité de mon état civil familial, et que c’est la quinzième fois que je vous écris pour que vous procédiez à une rectification (je me suis contenté de téléphoner au début, ayant encore, à cette époque, une relative confiance en l’efficacité de vos services), je me vois dans l’obligation d’avancer plusieurs hypothèses à votre propos :

Premièrement : vous ne lisez pas les courriers qui vous sont adressés.

Deuxièmement : vous ne savez pas vous servir de votre ordinateur.

Troisièmement : vous vous moquez du monde.

Quatrièmement : vous n’existez pas.

Seule, la dernière de ces hypothèses pourrait, en quelque sorte, constituer une excuse et vous dédouaner d’agissements incohérents.  »

 

Pour savoir le fin mot de l’histoire, n’hésitez pas à emprunter ce livre dans votre bibliothèque la plus proche ! Bonne lecture.

Les Souffleurs de mots